Du 4 au 25 juillet 2026, le Festival d’Avignon célèbrera sa 80e édition. Placée sous le signe des questions, cette nouvelle programmation imaginée par Tiago Rodrigues entend faire du festival « une grande fête des questions ». Théâtre, danse, performance, littérature et pensée critique s’y croisent dans une édition qui invite à interroger les récits dominants ou encore les imaginaires contemporains. Au cœur de cette programmation s’exprime une certaine présence au monde de la Caraïbe, que l’on retrouvera également à travers le TOMA.
Des pensées d’Édouard Glissant aux univers de Rébecca Chaillon, en passant par les écritures d’Alfred Alexandre ou de Guy Régis Junior, ces artistes participent pleinement aux grandes interrogations de cette 80e édition. À travers leurs œuvres, ils invitent à questionner le monde, les relations qui le traversent et les communautés qui s’y construisent.
Une édition tournée vers les questions du présent
À l’heure où les fractures politiques, sociales et environnementales redessinent nos sociétés, le Festival d’Avignon fait le choix de l’interrogation. Une volonté qui résonnera durant la vingtaine de jours de programmation. Les spectacles réunis cette année explorent les tensions contemporaines, les héritages historiques, les identités multiples et les formes de résistance qui émergent face aux bouleversements du monde.
Dans ce contexte, plusieurs propositions de cette 80e édition font écho à des pensées, des imaginaires, des parcours et des expériences qui relient la Caraïbe au reste du monde. Leurs œuvres, elles aussi, interrogent les circulations et les relations qui façonnent aujourd’hui nos sociétés.
Rébecca Chaillon et la communauté des indésirables
Parmi les créations les plus attendues figure La Parabole du Seum (création 2026), nouvelle œuvre de Rébecca Chaillon présentée au Cloître des Célestins à partir du 4 juillet. L’autrice, metteuse en scène, performeuse et comédienne d’origine martiniquaise s’est imposée ces dernières années comme l’une des voix les plus singulières du spectacle vivant contemporain.
Sa nouvelle création s’inspire de La Parabole du semeur de l’écrivaine afro-futuriste Octavia E. Butler. À partir de cette référence, elle imagine une communauté composée de personnes marginalisées en raison de leur race, de leur religion, de leur genre, de leur orientation sexuelle, de leur poids ou encore de leur état de santé.
Dans l’entretien publié par le Festival, elle explique à propos de cette nouvelle création dont ce sera la première en France le 4 juillet prochain : « dans ce conte, j’invite des personnes minorisées par leur race, leur religion, leur genre, leur orientation sexuelle, leur poids, leur état de santé, à se rassembler pour lutter contre le fascisme et l’écophagie (…) Il s’agit de personnes dont on refuse qu’elles fassent communauté ».
Cette question de la communauté impossible, de celles et ceux que l’on empêche de faire monde ensemble, résonne fortement avec les grands thèmes du festival. Et l’autre aspect remarquable de son projet réside dans les filiations littéraires qu’elle revendique. Aux côtés d’Octavia Butler apparaissent N.K. Jemisin, Nnedi Okorafor ou Rivers Solomon, mais aussi plusieurs auteurs caribéens contemporains comme Ketty Steward, Michael Roch et Isis Labeau-Caberia.
Un paysage littéraire qui témoigne de la vitalité des imaginaires afrodescendants et caribéens dans les réflexions actuelles sur les futurs et les dialogues possibles dans bien d’autres créations.
Édouard Glissant ou la pensée du Tout-Monde
Autre temps fort de cette édition : L’Intraitable Beauté du monde, présenté du 16 au 19 juillet dans la Cour du Musée Calvet. Avec ce spectacle, le comédien et metteur en scène burkinabè Étienne Minoungou « fait dialoguer » deux grandes figures de la pensée contemporaine : Édouard Glissant et Sony Labou Tansi. À travers la voix du conteur, « deux voix se rencontrent ainsi : celle de l’écrivain antillais, portée par le Tout-Monde et la créolisation, et celle d’un poète et essayiste congolais, ancrée dans une parole de réveil ».
Loin d’une simple rencontre littéraire, l’œuvre explore la manière dont ces deux auteurs ont cherché à penser le monde à partir de territoires souvent considérés comme périphériques. Comme le souligne Étienne Minoungou, « ils imaginent tous les deux des systèmes de pensée qui dépassent leurs propres conditions géographiques : ils essaient de s’adresser à l’ensemble des humanités, depuis l’Archipel des Antilles ou le Congo ».
Cette ambition universelle constitue précisément l’une des raisons pour lesquelles la pensée de Glissant demeure si actuelle. Ses concepts de créolisation, de Relation ou de Tout-Monde continuent d’offrir des clés de lecture précieuses pour appréhender les réalités contemporaines. À Avignon, la voix du penseur martiniquais continue d’éclairer les questions qui traversent notre époque, telle une ressource intellectuelle résolument vivante.
La présence caribéenne dans cette édition se poursuit également à travers l’œuvre d’Alfred Alexandre, le dramaturge, essayiste et directeur artistique d’Etc Caraïbe (Écritures Théâtrales Contemporaines en Caraïbe). Los de cette 80e édition du festival, l’écrivain martiniquais sera notamment au cœur des Rencontres d’été de la Chartreuse de Villeneuve-lez-Avignon avec Les Noctambules : le monde comme il s’écrit, série d’entretiens et de lectures organisée en lien avec la présentation de sa trilogie théâtrale dans le Festival Off.
Auteur profondément engagé dans les dynamiques de création caribéennes, Alfred Alexandre y réunira artistes, chercheurs et créateurs autour de questions qui traversent son travail : les formes sérielles, les héritages impériaux, les imaginaires du magique et les nouvelles écritures du monde. Là encore, il ne s’agit pas seulement d’une présence martiniquaise dans la programmation avignonnaise mais bien d’une réflexion sur les récits contemporains et sur les manières dont les sociétés se racontent à travers leurs fractures, leurs mémoires et leurs devenirs.
Des voix au fil de la programmation 2026
À ces présences s’ajoutent notamment celles du dramaturge haïtien Guy Régis Junior ou encore de Gaël Octavia, dont la lecture Les Vieilles sera présentée dans le cadre des rendez-vous d’ETC Caraïbe. En parallèle, le TOMA contribuera lui aussi à faire entendre ces voix venues de la Caraïbe et des Outre-mer à travers une programmation particulièrement riche dans laquelle l’œuvre d’Alfred Alexandre trouve sa place.
La chorégraphe et danseuse guyanaise Johana Malédon participera également à cette 80e édition dans le cadre de Vive le sujet ! Tentatives avec dear, création conçue avec la scénographe berlinoise Felicia Riegel. Nourrie d’une correspondance entre Paris et Berlin, cette forme courte met en scène la rencontre entre deux univers artistiques construits à distance. À travers le déplacement, l’assemblage ou la destruction de matériaux, les deux artistes explorent les ajustements, les résistances et les écarts qui émergent lorsque des pratiques différentes cherchent à construire un espace commun. Une démarche qui fait écho, elle aussi, aux questions du dialogue, de l’altérité et des manières de faire ensemble qui traversent l’ensemble de cette édition.