Du 29 mai au 29 août 2026, le Mémorial ACTe et l’association So’Art ! présentent à Pointe-à-Pitre une exposition collective qui réunit vingt-huit artistes contemporains caribéens et africains. Conçue par un collectif de curateur·ices de différentes générations comme une veillée et une série de paysages sensoriels, « Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove » puise dans la trajectoire de Maryse Condé pour interroger le devenir de la Caraïbe-Monde dans une période traversée par la violence des imaginaires coloniaux.
Le titre est en créole : « Nou an péyi révé » ; nous sommes au pays du rêve. Une formule qui pose d’emblée la question du lieu, de l’imaginaire et de l’appartenance, et qui dialogue avec un sous-titre directement emprunté à Maryse Condé : « Traversée de la mangrove ». L’ouvrage publié en 1989 par la grande romancière guadeloupéenne, disparue en 2024, est moins un roman policier autour de la mort de Francis Sancher qu’une méditation sur les vies entrecroisées et sur la quête de soi dans une communauté caribéenne. La mangrove, sous sa plume, devient cet espace symbolique où se croisent et s’entrelacent les existences, les blessures du passé et les questions du devenir.
Une veillée plutôt qu’une simple exposition
C’est dans cet héritage que les commissaires inscrivent leur proposition. « Comme dans le roman de Maryse Condé, cette série de paysages sensoriels invite à une veillée », écrivent-ils : « un temps pour accueillir et se retrouver, rendre hommage et partager les espoirs, les expériences et les contradictions d’un peuple en construction ». Le mot n’est pas anodin. Dans les sociétés caribéennes, la veillée est un rite (funéraire, communautaire, mémoriel) où la parole circule, où l’on tisse à plusieurs voix ce qui ne peut plus se dire seul. Transposée à l’espace de l’exposition, cette logique transforme la visite en expérience de transmission autant qu’en parcours esthétique.
Un collectif de curateur·ices, vingt-huit artistes
L’exposition a été conçue par Elisabeth Gustave (Festival Monde en Vues), Tiyi Kalmery, Olivier Marbœuf et Christelle Clairville (La Maison Gaston). Ensemble, ces curateur·ices de différentes générations et horizons ont réuni autour de l’inspiration condéenne vingt-huit artistes des Caraïbes et du continent africain : Alain Joséphine, Alex Boucaud, Anyès Noel, Chantaléa Commin, Daniela Yohannes, David Gumbs, Fabien Conti, Félie Line Lucol, Geordy Zodidat-Alexis, Gwladys Gambie, Jay Ramier, Jean-David Nkot, Jean-François Boclé, Jocelyn Akwaba Matignon, Joël Nankin, Julien Béramis, Kelly Sinnapah Mary, Kenny Cairo, Klēlo, Levoy Exil (Saint-Soleil), Louisa Marajo, Marie-Claire Messouma Manlanbien, Minia Biabiany, Nú Barreto, Roseman Robinot, Samuel Gélas, Simon Gabourg et Wally Fall.
Loin d’être une succession de portraits individuels, la proposition prend la forme d’un récit polyphonique où dialoguent peinture, sculpture, installation et vidéo. La Guadeloupe n’y est pas pensée comme une île isolée mais comme « l’un des points d’ancrage d’une vaste constellation d’amitiés et de réflexions ». La présence de Levoy Exil, figure historique du mouvement haïtien Saint-Soleil, cette utopie artistique née dans les années 1970 autour d’artistes paysans, à laquelle Luce Perez-Tejedor consacre son premier roman cette année, inscrit l’exposition dans une généalogie longue de pratiques décoloniales venues de la Caraïbe.
Des paysages qui se contaminent
Le parcours a été conçu comme une série de paysages tous liés entre eux, où les perspectives se superposent et se répondent. L’une des séquences fortes fait dialoguer le jardin créole imaginé par Félie Line Lucol, installation où matières récupérées et végétal racontent un territoire vécu, avec la projection « Fouyé zétwal » d’Anyès Noel et Wally Fall. Lumière, vidéo, sculpture et récits y composent un espace sensible où mémoire, territoire et imaginaires caribéens et africains se rencontrent. Sur l’affiche de l’événement figure une autre œuvre forte : « Rivière salée » (2022) de Simon Gabourg, qui donne le ton d’un parcours pensé comme une traversée intérieure.
L’inspiration littéraire revendiquée par les curateur·ices se prolonge dans cette logique de circulation. « En écho à la trajectoire de l’autrice, l’exposition parcourt les étapes symboliques d’un voyage initiatique, des moments de vie qui nous éloignent ou nous rapprochent de notre propre conception de ce qu’est être guadeloupéen·ne », expliquent-ils. L’allusion à la biographie de Maryse Condé (sa vie partagée entre l’Afrique, l’Europe et les États-Unis, son écriture obstinément en quête d’elle-même…) donne le ton d’une exposition qui assume sa dimension réflexive autant que sensible.
Au-delà des murs : les Biks en territoire
L’exposition ne se limitera pas au Mémorial ACTe. Sous le nom de Biks, des événements et rencontres seront déployés dans plusieurs communes de Guadeloupe : espaces de paroles, de transmission et de partage, ils associeront artistes, penseurs, acteurs culturels et représentants de la société civile. Une manière, pour les organisateurs, de participer pleinement « à la conversation plus large qui anime la Guadeloupe » et de prolonger la logique de la veillée bien au-delà de la salle d’exposition.
Cette extension territoriale fait sens. Le Mémorial ACTe, institution dédiée depuis 2015 à l’histoire de la traite, de l’esclavage et de leurs abolitions, devient ainsi un point de départ plutôt qu’un point d’arrivée. En croisant les regards d’artistes contemporains caribéens et africains, et en essaimant leurs propositions dans le territoire, « Nou an péyi révé » affirme que ces espaces ne sont pas pensés depuis leurs marges mais depuis leurs propres centres de gravité créateurs. La mangrove devient alors une métaphore politique autant qu’écologique : ce qui s’enracine sans cesser de circuler, ce qui résiste sans renoncer au dialogue.
Infos pratiques
« Nou an péyi révé – Traversées de la mangrove »
Du 29 mai au 29 août 2026 Mémorial ACTe, rue Raspail, Darboussier, 97110 Pointe-à-Pitre
Du mardi au dimanche, de 9h à 18h
Billetterie en ligne : memorial-acte.billetterie.museum