Étonnants Voyageurs 2026 : Saint-Malo regarde aussi vers Haïti

Du 23 au 25 mai 2026, la 36e édition du festival international du film et du livre Étonnants Voyageurs réunira à Saint-Malo plus de 200 écrivains et artistes venus du monde entier. Cette année, le Liban, invité d’honneur du festival, incarne à sa manière cette idée de « petit pays » capable de faire rayonner une littérature immense. Une notion qui résonne aussi profondément avec Haïti, présent à travers plusieurs voix de son imaginaire artistique et littéraire.

Entre mémoire historique, poésie des villes, arts visuels et récits de survivance, la présence haïtienne dans la programmation d’Étonnants Voyageurs 2026 rappelle combien la littérature issue de ce pays demeure l’un des grands lieux d’invention du monde contemporain. De Louis-Philippe Dalembert à Luce Perez-Tejedor, en passant par Éric Sarner ou l’ombre lumineuse de Yanick Lahens, Haïti apparaît moins comme un décor que comme un foyer poétique et artistique capable de transformer la mémoire en création.

Des « petits pays » aux littératures immenses
Chaque année, Étonnants Voyageurs fait dialoguer les littératures du monde avec les grands bouleversements contemporains. Depuis Saint-Malo, le festival construit un espace singulier où écrivains, cinéastes, poètes et artistes interrogent les imaginaires ou les fractures de leur époque. Et pour cette 36e édition, les regards se croisent entre Liban pluriel, exploration du réel contemporain, expériences du monde et récits venus d’Haïti ou d’autres horizons littéraires ouverts sur le monde.

Le choix du Liban comme invité d’honneur éclaire concrètement l’un des fils rouges de cette édition : celui des « petits pays », thème autour duquel se retrouveront Louis-Philippe Dalembert (Je n’ai jamais dit papa. Robert Laffont, 2026), Luce Perez-Tejedor (Saint-Soleil. Seuil, 2026) et Éric Sarner (Port-au-Prince, flux. Édition Project’îles, 2026) pour évoquer Haïti au Palais du Grand Large.

Le festival interroge ainsi ce que recouvre réellement cette notion : « Est-ce une question de superficie, de poids géopolitique, de visibilité sur la carte du monde ? Ou bien une réalité plus secrète, plus intime, faite de voix singulières, de paysages habités et d’engagements profonds ? »

Loin de réduire un territoire à sa taille, Étonnants Voyageurs témoigne qu’un « petit pays », qu’il s’agisse du Liban, d’Haïti, de l’Irlande ou de l’Islande, peut devenir « un monde en concentré, dense et vibrant, où se nouent étroitement mémoire, émotion et langue ». Une réflexion qui dépasse le seul Liban. Elle traverse de nombreuses littératures présentes au festival et trouve une résonance particulière du côté d’Haïti, « petite île » à l’échelle géographique mais immense foyer de création littéraire, poétique et artistique.

Haïti, mémoire vive et puissance littéraire
Car la littérature haïtienne ne cesse de transformer l’histoire en matière vivante. Elle fait entendre « la mémoire de l’esclavage, la fierté de la première république noire et la dureté d’une histoire toujours vive », tout en inventant des formes capables de saisir les agitations du présent et les mouvements contemporains. Ainsi, cette présence haïtienne irrigue plusieurs rendez-vous du festival.

Le lundi 25 mai, dans le cadre de la réflexion consacrée aux « petits pays », le Café Littéraire autour d’Haïti réunira Louis-Philippe Dalembert, Luce Perez-Tejedor et Éric Sarner, un échange croisé de « trois voix pour célébrer Haïti, ce petit pays à la culture foisonnante », annonce la programmation.

Autour de Louis-Philippe Dalembert, qui raconte dans son dernier roman une enfance marquée par l’absence du père sous la dictature des Duvalier, Luce Perez-Tejedor partagera sa passion pour la communauté artistique de Saint-Soleil, tandis qu’Éric Sarner entraînera le public dans les rues de Port-au-Prince, ville qu’il connaît pour y avoir séjourné et déjà écrit. Ainsi, à travers ces trois trajectoires, c’est toute une cartographie sensible d’Haïti qui se dessine : celle des mémoires intimes, des quartiers traversés, des artistes invisibilisés, des langues, des départs et des survivances.

Port-au-Prince, ville poétique et ville-monde
Chez Louis-Philippe Dalembert, la ville devient souvent un territoire de circulation entre les mondes. Poète, romancier et voyageur, l’auteur construit depuis des années une œuvre profondément habitée par les diasporas, l’exil, les blessures raciales et les géographies de l’intime.

Chez Éric Sarner, Port-au-Prince devient elle aussi une matière vivante. Son recueil Port-au-Prince, flux mêle mémoire politique, histoire d’amour et observation documentaire dans une écriture présentée comme « fougueuse, effervescente » où la ville apparaît traversée de chaos, de beauté, de douleurs et de créativité.

Cette même idée de résistance par la création se retrouve chez Luce Perez-Tejedor. Son premier roman, Saint-Soleil, revient sur l’histoire fascinante du mouvement pictural haïtien né dans les années 1970 autour d’artistes paysans et autodidactes. Dans un Haïti marqué par la dictature des Duvalier et les séquelles de l’occupation américaine, le mouvement Saint-Soleil cherchait précisément à inventer une pratique artistique « émancipée de toute forme de domination ».

Le roman et la présence de Luce Perez-Tejedor trouveront d’ailleurs un écho particulier lors de la rencontre D’une île, l’autre, à laquelle elle participera avec Anne-Solange Muis et Léa Arthémise. Haïti y apparaîtra comme « une autre île frémissante d’auteurs et d’artistes », en dialogue avec d’autres territoires ultramarins où les écrivains puisent dans les paysages insulaires une manière singulière de raconter le monde.

Haïti, foyer d’imaginaires contemporains
À travers ces auteurs, Haïti apparaît comme un espace littéraire capable de transformer les fractures historiques en formes artistiques. La ville, la mémoire, les langues ou encore les arts visuels deviennent autant de territoires d’invention.

Dans un festival qui rassemble des écrivains venus du monde entier, cette fidélité à la littérature haïtienne dit quelque chose d’essentiel : de Yanick Lahens, qui a dû annuler sa présence pour cette édition et qui y est présentée comme « très proche amie du festival », à la présence de Lyonel Trouillot, autre grande voix de la littérature en 2024, depuis Port-au-Prince, en passant par l’académicien Dany Laferrière présent en 2023 comme Rodney Saint-Eloi ou précédemment Guy Régis Jr et Néhémy Pierre-Dahomey… Histoire de rappeler que certains territoires, parfois qualifiés de « petits pays », produisent des œuvres capables de déplacer les regards bien au-delà de leurs frontières.

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