À travers la rencontre Lettres au père, la 36e édition du festival Étonnants Voyageurs réunit deux écrivains dont les œuvres transforment une blessure intime en littérature du monde. Chez Louis-Philippe Dalembert comme chez Sorj Chalandon, la figure du père absent ou inaccessible devient le point de départ d’une écriture traversée par les voyages, les fractures historiques et la quête de transmission.
D’un côté, l’écrivain haïtien Louis-Philippe Dalembert revient, dans Je n’ai jamais dit papa (Robert Laffont, 2026), sur une enfance marquée par l’absence du père dans l’ombre de la dictature de « Papa Doc ». De l’autre, Sorj Chalandon poursuit une œuvre hantée par un père manipulateur et destructeur (Profession du père, Grasset, 2015). Deux trajectoires différentes, mais une même manière de faire de la littérature un lieu où réparer les silences, traverser l’histoire et réinventer les filiations.
Louis-Philippe Dalembert et Sorj Chalandon : écrire au père, écrire contre le silence
Cette rencontre littéraire qui réunira Louis-Philippe Dalembert et Sorj Chalandon à Étonnants Voyageurs autour du thème Lettres au père semble plutôt évidente et plus encore avec le dernier roman en date de l’écrivain haïtien. Chez les deux écrivains, la figure paternelle apparaît comme une blessure fondatrice. Non pas un simple motif autobiographique, mais une faille à partir de laquelle regarder le monde.
Dans Je n’ai jamais dit papa, Louis-Philippe Dalembert évoque avec une émotion retenue cette absence qui traverse toute son enfance. Son père meurt alors qu’il n’a pas un an. « Comme veut la croyance en Haïti, on l’a mangé », écrit-il. Derrière cette formule populaire affleure déjà tout un pays : ses croyances, son oralité, ses douleurs et ses ironies tragiques. Car pendant que l’enfant grandit sans père, Haïti vit sous la dictature de François Duvalier, « Papa Doc », autre figure paternelle omniprésente, autoritaire et destructrice.
Chez l’écrivain de Port-au-Prince, l’intime se mêle en permanence à l’histoire haïtienne. Le manque du père dialogue avec les fractures politiques, les silences familiaux et les héritages de la violence. Élevé par sa mère et sa grand-mère « dans la gêne et la fierté », l’écrivain transforme pourtant cette absence en mouvement. Depuis Port-au-Prince jusqu’à Paris, Rome, Jérusalem ou Berlin, son œuvre entière semble semble en mouvement : une manière de traverser le monde sans jamais rompre avec l’enfance ni avec Haïti ?
Louis-Philippe Dalembert : écrire Haïti à travers l’absence du père
Cette expérience du déplacement rapproche profondément Louis-Philippe Dalembert de Sorj Chalandon. Lui aussi écrit depuis une fracture intime. Dans plusieurs de ses livres, notamment Profession du père ou plus récemment Le Livre de Kells, le romancier et grand reporter revient sur un père violent, raciste, manipulateur, dont il a fallu s’éloigner pour survivre. Chez Sorj Chalandon également, l’écriture naît d’une nécessité : comprendre comment se construire malgré l’effondrement des figures d’autorité.
Ce n’est sans doute pas un hasard si les deux hommes sont passés par le journalisme avant d’être pleinement romanciers. L’un a parcouru les Amériques, l’Afrique, le Moyen-Orient et l’Europe ; l’autre a couvert les conflits au Liban, en Irlande du Nord ou en Irak. Comme si quitter le père conduisait aussi à partir vers le monde, à regarder ailleurs les violences, les révoltes et les fragilités humaines.
Mais là où l’œuvre de Sorj Chalandon se nourrit souvent des guerres et des engagements politiques européens ou moyen-orientaux, celle de L.-P. Dalembert porte une expérience profondément caribéenne du déplacement et de la transmission. Ses romans, ses poèmes et ses récits donnent voix aux diasporas, aux oubliés, aux migrants et aux mémoires blessées de l’histoire noire. Dans Je n’ai jamais dit papa, une question traverse tout le livre : « Que transmettre quand on n’a rien reçu ? ». Cette interrogation dépasse largement la sphère familiale. Elle touche à la mémoire, à l’exil, à la masculinité, aux héritages culturels et aux pays marqués par les ruptures historiques. Chez L.-P. Dalembert, écrire au père revient finalement à écrire contre l’effacement, celui de la mémoire et de l’histoire, c’est une nouvelle fois pour lui l’occasion de réinscrire Haïti dans le récit du monde et de continuer à transmettre.
Cette question de la transmission traversera d’ailleurs une autre rencontre du festival réunissant L.-P. Dalembert et l’auteur-compositeur et interprète Krismenn. Tous deux y évoqueront une enfance marquée par l’absence du père, mais aussi par la présence essentielle des mères et des grand-mères. « Quand on a reçu de l’amour, devenu grand, on verse difficilement dans la haine », écrit Louis-Philippe Dalembert à la fin de Je n’ai jamais dit papa. Comme une tentative obstinée de transformer les blessures héritées en parole, en mémoire et en transmission.