Jamy Gourmaud s’aventure en terre romanesque avec un récit guyanais

Après des décennies à expliquer le monde à la télévision, Jamy Gourmaud franchit le pas de la fiction. Avec Les Ailes de la forêt, l’ancien présentateur de C’est pas sorcier nous entraîne dans la moiteur de la jungle guyanaise sur les traces d’un papillon mythique.

Son héros, Émile Le Guillou, est un Breton élevé à Ploërmel qui a fait carrière dans l’entomologie parisienne. En 1924, criblé de dettes et rongé par des secrets familiaux, il embarque pour la Guyane. L’objectif : mettre la main sur un morpho gynandromorphe, anomalie de la nature dont les collectionneurs s’arrachent les spécimens à prix d’or. Dans cette forêt équatoriale peuplée de bagnards en cavale et de trafiquants sans scrupules, la chasse au trésor vire au règlement de comptes.

La grande réussite du roman tient à sa capacité à faire vivre la forêt équatoriale. Gourmaud excelle dans la restitution sensorielle : on sent la moiteur étouffante, on entend le martèlement de la canne d’Émile sur les sols détrempés, on perçoit l’éclat fugace des morphos qui « clignotent » dans la pénombre verte. Le travail documentaire, nourri de plusieurs séjours en Guyane et d’une plongée dans les récits d’explorateurs comme Jules Tripot (La Guyane : au pays de l’or, des forçats et des Peaux-Rouges) et Raymond Maufrais (Aventures en Guyane), se fond naturellement dans le récit sans jamais virer à la démonstration pédagogique. L’auteur a même appris l’art délicat de préparer les lépidoptères chez Deyrolle pour donner à ses descriptions une précision chirurgicale.

Le personnage d’Émile, claudicant et tourmenté, porte bien le roman. Sa démarche bancale devient métaphore de ses déséquilibres intérieurs : entre Paris et la Guyane, entre Louise son épouse distante et Florine la mystérieuse guide locale, entre passion scientifique et nécessité commerciale. Gourmaud construit autour de lui une galerie de seconds rôles efficaces qui enrichissent la dynamique d’aventure sans jamais l’alourdir. Le personnage emprunte quelques traits à Eugène Le Moult, chasseur de papillons réel du début du XXe siècle, mais s’en émancipe rapidement pour devenir pleinement romanesque.

Si le récit s’inscrit résolument dans la lignée du roman d’aventures classique, il n’en esquive pas pour autant certaines aspérités de l’époque. La présence du bagne, les relations coloniales, l’exploitation de la nature sont abordées sans complaisance excessive ni anachronisme moralisateur. Le Paris des Années folles, où Joséphine Baker triomphe à l’affiche de La Revue Nègre tandis que se déploie l’Exposition des arts décoratifs, sert de contrepoint urbain pertinent aux séquences amazoniennes.

Ce premier roman confirme que Jamy Gourmaud possède une vraie plume et un sens du rythme narratif. Son récit assume pleinement sa filiation avec le roman d’aventures , dans la lignée de Blaise Cendrars, J.M.G. Le Clézio ou Jean-Christophe Rufin qu’il admire, tout en y insufflant une sensibilité naturaliste qui le distingue. On referme le livre en ayant fait un beau voyage et c’est déjà beaucoup.

Les Ailes de la forêt, Jamy Gourmaud, Albin Michel, 283 p., 19,90 €.

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