La Martiniquaise Isis Labeau-Caberia fait parler les ancêtres pour penser le futur

Avec Chères ancêtres. Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales, paru en avril 2026, Isis Labeau-Caberia signe un essai à la fois ancré dans son histoire familiale et politique, nourri par l’histoire coloniale de la Caraïbe. L’écrivaine, chercheuse indépendante et artiste martiniquaise, y explore les mémoires féminines longtemps effacées des récits officiels.

À l’occasion du 22 mai, date de commémoration de l’abolition de l’esclavage en Martinique, cet ouvrage résonne avec une intensité particulière. Entre mémoire familiale, réflexion historique et pensée écologique, Chères ancêtres. Contre-histoire des résistances féminines et anticoloniales (Grasset) propose moins un retour vers le passé qu’une manière de regarder autrement les temps à venir.

Dès les premières pages, Isis Labeau-Caberia inscrit son récit dans une histoire familiale traversée par la violence coloniale. Une archive surgit : « Victorine, câpresse, vingt-neuf ans ». Derrière cette cruelle mention administrative apparaît une femme bien réelle : son arrière-arrière-arrière-arrière-grand-mère. À partir de cette trace, l’autrice remonte le fil des générations, de Fort-de-France aux plantations coloniales, jusqu’aux cales des navires négriers.

Mais l’essai refuse la posture distante du regard universitaire classique, comme l’annonce son autrice : « Mon approche de l’histoire coloniale n’est pas celle du chercheur neutre et détaché, car pour la femme noire caribéenne que je suis, les figures que je croise dans les archives ne sont pas seulement des objets d’étude : elles sont mes ancêtres ». Plus loin, elle ajoute : « en les cherchant, c’est un peu moi-même que je cherche ; en les sauvant de l’oubli, c’est moi-même que je tente de sauver… ».

Cette intimité avec le passé s’impose comme le point de départ d’une réflexion plus large sur la mémoire et les résistances. L’autrice évoque la « proximité troublante de ce passé servile », son enfance marquée par la transmission familiale et notamment la figure de sa grand-mère, mais aussi son besoin de rendre visibles celles que les livres d’histoire ont longtemps laissées dans l’ombre. Isis Labeau-Caberia annonce vouloir s’intéresser dans son propos à des « femmes agentives », à la destinée confidentielle mais néanmoins essentielles et décisives, plus qu’aux héroïnes consacrées.

Depuis la Martinique, une contre-histoire des résistances féminines
Pensé « comme une odyssée en trois actes », Chères ancêtres dépasse rapidement le seul cadre autobiographique. L’essai interroge le système colonial dans ce qu’il a laissé de plus durable : l’organisation du monde moderne lui-même. En mobilisant le concept de colonialocène, l’autrice rappelle combien la plantation coloniale caribéenne a servi de laboratoire à des formes d’exploitation qui touchent encore les corps, les territoires et le vivant. Capitalisme racial, extractivisme, écocide : le passé esclavagiste ne relève pas seulement de la mémoire, il continue de structurer le présent.

C’est aussi ce qui donne au livre sa portée contemporaine. Chez Isis Labeau-Caberia, les ancêtres ne sont pas convoquées par nostalgie. Elles deviennent des figures capables d’éclairer les luttes futures, dans un monde traversé par les crises écologiques, sociales et identitaires. Depuis la Martinique, l’essai développe ainsi une pensée profondément ancrée dans les réalités historiques et écologiques du territoire caribéen, tout en ouvrant une réflexion plus large sur la manière de survivre aux temps qui viennent.

Cette dimension tournée vers le futur se retrouve d’ailleurs dans les événements auxquels participera prochainement l’autrice. Le 30 mai, à Nancy, elle prendra part au micro-festival Bon Moment 2026 lors de la rencontre « Comment mieux faire société #3 : Le Futur« , consacrée aux manières d’inventer collectivement un futur désirable à travers une réflexion écologique globale.

Le 13 juin 2026 à la Gaîté Lyrique, Isis Labeau-Caberia participera également à la première édition du festival Nous en France, organisé par Komune, Histoires Crépues et La Fabrique des soignants. Un événement consacré aux récits invisibilisés, aux héritages coloniaux et aux corps que la société française continue parfois de ne pas regarder. Là encore, le dialogue avec Chères ancêtres apparaît évident : faire émerger des voix longtemps réduites au silence pour repenser le présent.

À travers cet essai, Isis Labeau-Caberia propose finalement bien plus qu’une réflexion sur le passé colonial français. Elle esquisse, depuis la Martinique et la Caraïbe, une manière d’habiter l’histoire autrement, comme une mémoire capable d’aider à affronter le futur.

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *