Une francophonie plurielle : Haïti, 200 ans d’écriture en débat

Le 23 mars 2026, la Maison de l’Amérique latine à Paris accueillera une rencontre exceptionnelle proposée par l’association Bohio Ayiti : « Haïti, 200 ans d’écriture en français – Une voix libre dans la Francophonie ». Deux figures majeures de la littérature haïtienne contemporaine, Kettly Mars et Rodney Saint-Éloi, seront à l’honneur lors de ce rendez-vous littéraire.

Dans le cadre du Mois de la francophonie, la soirée parisienne « Haïti, 200 ans d’écriture en français – Une voix libre dans la Francophonie » réunira deux auteurs haïtiens incontournables, pour un échange autour de deux siècles de création littéraire en français – portés par des voix qui interrogent, déplacent et enrichissent les contours de la francophonie contemporaine.

Deux voix haïtiennes, une langue libérée
S’il est célébré dans plusieurs pays, le Mois de la francophonie trouve une résonance particulièrement forte au Québec, où il constitue un enjeu identitaire central. La langue française y est à la fois héritage, outil politique et marqueur culturel, ce qui explique la richesse et la visibilité des événements qui lui sont consacrés. Ailleurs, les manifestations prennent une forme plus institutionnelle, révélant une francophonie plurielle, aux dynamiques inégales.

Prenant part aux événements organisés dans ce cadre, l’association Bohio Ayiti place au cœur d’une rencontre Kettly Mars et Rodney Saint-Éloi, invitant ainsi deux auteurs qui incarnent une approche inventive de la langue française. Dégagée de toute question identitaire, leur écriture s’en empare avec liberté, comme un espace de création ouvert et vivant. L’échange à venir devrait mettre en avant leurs valeurs de dialogue et d’ouverture, tout en explorant la richesse des littératures francophones à travers des thèmes essentiels : humanisme, résistance, héritages historiques et constructions culturelles. Une ambition qui résonne pleinement avec le titre de l’événement : « Une voix libre dans la Francophonie », affirmant une parole véritablement affranchie.

Des parcours uniques dans la littérature francophone
Rodney Saint-Éloi occupe une place singulière dans le paysage littéraire. Poète reconnu, il est également une figure essentielle de l’édition francophone contemporaine : fondateur des éditions Mémoire d’encrier, il joue un rôle déterminant dans la diffusion de voix très diverses, notamment celles issues des diasporas et des mondes caribéens, parmi lesquelles celle de Kettly Mars. Plus qu’un écrivain, il est un passeur de littérature, dont le travail a été récemment salué par le Prix Fleury-Mesplet, distinction québécoise récompensant une contribution exceptionnelle au monde du livre et de l’édition. La présentation de son nouveau recueil de poèmes Fais du feu (Mémoire d’encrier, 2025) se présente comme une conjuration, une invitation à agir « pour laver le monde de ses furies, (…) pour recommencer la terre, les plantes, les rivières, le ciel, (…) pour témoigner de futurs possibles », accueilli avec enthousiasme par la critique, sera l’un des points d’orgue de la soirée à la Maison de l’Amérique latine.

Kettly Mars, autre invitée de la soirée, s’inscrit dans un parcours littéraire riche et diversifié. En 2006, elle devient la première lauréate du Prix Senghor du premier roman francophone et francophile pour L’Heure hybride (2005), réédité depuis chez Mémoire d’encrier. Dix ans plus tôt, elle recevait à Port-au-Prince le Prix Jacques Stephen Alexis de la nouvelle. Poète, romancière et nouvelliste, elle s’engage également avec constance dans la vie culturelle et intellectuelle haïtienne. En janvier 2026, elle publie Je ne te trouverai pas deux fois dans ce même corps (Mémoire d’encrier), confirmant la puissance, la modernité et la continuité de son œuvre. Des thématiques dont il sera peut-être question le 23 mars prochain à Paris. Avec une écriture profondément ancrée dans la culture haïtienne, elle explore la spiritualité, les émotions, les imaginaires et les tensions qui traversent la société, notamment à travers l’évocation de l’histoire politique du pays, marquée par la dictature des Duvalier. Kettly Mars aborde des thèmes qui ne manquent jamais d’interpeller le lecteur. Elle écrit en français, langue dans laquelle elle dit avoir vécu ses « premières émotions littéraires », tout en s’exprimant de plus en plus en créole, dans une démarche d’affirmation et de pluralité.

Une scène littéraire haïtienne en constante effervescence
Au-delà de ces deux figures, la littérature haïtienne s’inscrit dans un mouvement continu, porté par un flot d’écrivains et de poètes qui marquent durablement la scène francophone. En 2021, Louis-Philippe Dalembert figurait parmi les finalistes du Prix Goncourt pour Milwaukee Blues (Sabine Wespieser, 2021), avant de recevoir en 2024 le Prix Goncourt de la poésie. Yanick Lahens, sélectionnée pour le Prix Goncourt en 2025, a été récompensée par le Grand Prix du roman de l’Académie française. Aujourd’hui, Lyonel Trouillot retient également l’attention avec Bréviaire des anonymes (Actes Sud, 2026), confirmant la vitalité d’une scène en pleine effervescence.

De la poésie engagée de Georges Castera à celle de Makenzy Orcel, « héritière de la grande tradition littéraire haïtienne », en passant par Frankétienne, lauréat du Prix de la francophonie en 2021 et auteur, dès 1975, de Dezafi (premier roman écrit et publié en créole haïtien), la littérature haïtienne occupe une place spéciale dans l’espace francophone. À travers ces voix multiples, elle contribue largement à la reconnaissance internationale de la littérature caribéenne, affirmant une créativité et une liberté qui dépassent toutes les frontières.

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