À Avignon cet été, l’œuvre d’Alfred Alexandre se donnera à lire, à entendre et à voir. Entre spectacles, lectures et rencontres, la trilogie Les Noctambules offre une plongée dans l’univers de l’écrivain martiniquais, l’une des voix marquantes de la création caribéenne contemporaine.
Présentée au Festival Off d’Avignon 2026 par la compagnie guyanaise KS&Co et mise en scène par Ewlyne Guillaume, la trilogie Les Noctambules d’Alfred Alexandre investit la Chapelle du Verbe Incarné et le Théâtre du Balcon. À travers Au bout du Pays, Un Anniversaire et Le Patron, l’écrivain martiniquais compose une œuvre traversée par l’errance, la domination, le désir de liberté et les silences hérités de l’histoire.
Pensées comme des œuvres autonomes mais reliées entre elles, les trois pièces composent ce que leur auteur décrit comme une « cartographie sensible des marges et des silences » comme l’affiche l’ouvrage republié en mai 2026 chez Caraïbéditions. Des personnages solitaires, blessés ou désorientés y avancent dans la nuit, confrontés à leurs manques, à leurs désirs et aux rapports de pouvoir qui structurent leurs existences.
Cette exploration des marges constitue l’un des fils rouges de l’œuvre d’Alfred Alexandre. Loin des représentations convenues de la Caraïbe, l’auteur martiniquais s’intéresse à celles et ceux qui vivent dans les zones d’ombre, là où se révèlent les fragilités individuelles mais aussi les tensions profondes des sociétés contemporaines.
Trois pièces pour interroger le pouvoir et l’errance
La trilogie qui offre une plongée dans l’univers de l’écrivain martiniquais se déploie sur deux lieux du Festival Off. Tout d’abord, à la Chapelle du Verbe Incarné, avec Au bout du Pays, présenté du 4 au 22 juillet (jours pairs). Mis en scène par Ewlyne Guillaume et interprété par Serge Abatucci, ce seul-en-scène suit un mécanicien naval solitaire dont le désir de domination prend la forme d’une pulsion prédatrice. À travers la figure caribéenne du Ti-mons, Alfred Alexandre interroge les mécanismes du pouvoir et la tentation de reproduire les rapports de domination que l’on prétend combattre.
Dans ce même lieu, Un Anniversaire est joué du 5 au 23 juillet (jours impairs). Portée par Jenni Kallo et Nina Rinta-Opas, cette création fait dialoguer l’univers d’Alexandre avec celui de l’autrice finlandaise Pipsa Lonka. Derrière l’affrontement de deux sœurs surgissent les thèmes du ressentiment, de la blessure sociale et de l’impossible réparation, déjà présents dans La Nuit caribéenne, dont la pièce s’inspire.
Enfin, au Théâtre du Balcon, Le Patron est présenté du 15 au 25 juillet. Sur scène, Serge Abatucci et Odile Sankara incarnent deux personnages suspendus à une disparition : celle du patron. Est-il mort ? Parti ? A-t-il choisi de disparaître ? À travers cette absence, Alfred Alexandre pose une question qui traverse l’ensemble de la trilogie : que devient-on lorsque le maître n’est plus là ?
Des histoires ouvertes sur l’universel
Si les pièces sont profondément nourries par l’histoire et les imaginaires caribéens, elles débordent largement les frontières géographiques de cette région. Les personnages d’Alfred Alexandre sont confrontés à des interrogations universelles : comment vivre après l’effondrement d’un ordre ancien ? Comment habiter sa liberté ? Comment sortir du ressentiment et reconstruire du commun ?
Une force d’écriture, capable de faire surgir l’universel depuis un territoire singulier, qui explique entre autres la place qu’occupe aujourd’hui l’écrivain martiniquais dans le paysage théâtral contemporain. Une dimension qui se traduit également par la présence d’Alfred Alexandre à Avignon dans les échanges autour des écritures venues du monde entier. Dans le cadre des 53es Rencontre(s) d’été de la Chartreuse pour entendre Le monde comme il s’écrit, organisées autour de la trilogie, l’auteur échangera avec plusieurs personnalités du monde intellectuel et artistique autour de thèmes qui traversent son œuvre : les bords de l’empire, le magico ou encore les formes sérielles de l’écriture.
Les 11, 12 et 13 juillet, lectures et débats réuniront notamment Sylvie Chalaye, Haïla Hessou, Roberto Jean, Mathieu Kleyebe Abonnenc, Giovanny Germany et Christiane Taubira. Une occasion d’explorer plus largement l’univers d’un écrivain qui, depuis la Martinique, continue de construire une œuvre attentive aux marges et aux silences.