Du 16 au 22 novembre 2026, le Festival En Pays Rêvé retrouve la Martinique pour une cinquième édition qui mobilise les imaginaires pour éclairer un monde en crise. Dix-sept auteurs, des rencontres dans plusieurs communes de l’île et une programmation où littérature, mémoire, identité et liberté de penser se correspondent.
Le prochain festival littéraire En Pays Rêvé, qui se tiendra en Martinique du 16 au 22 novembre 2026, invite les lecteurs à regarder autrement ce qui les entoure pour un rendez-vous placé sous le signe de la liberté. La manifestation imaginée par Viktor Lazlo entend faire de la littérature un lieu de réflexion et de confrontation des idées, à l’heure où se les équilibres démocratiques, sociaux et environnementaux se trouvent particulièrement fragilisés.
Pour cette nouvelle édition, le festival a réuni 17 auteurs et personnalités venus d’horizons différents, parmi lesquels Yanick Lahens, Mohamed Mbougar Sarr, Edwy Plenel, Julien Delmaire, Marijosé Alie, Amine Kessaci ou encore Emmanuel de Reynal. Des sensibilités, des générations et des parcours singuliers comme autant d’occasions de faire entendre des paroles et une littérature attentive à ce qui se passe dans le monde. Derrière la diversité des propositions du festival : interroger notre époque, ses fractures, ses injustices et les libertés que nous devons continuer à défendre.
Des voix et des regards
La fondatrice du festival, Viktor Lazlo, ne dissimule pas les préoccupations qui ont présidé à la construction de cette programmation en affichant son intention : « le festival a invité des voix essentielles, en adéquation totale avec les crises qui traversent notre pays. »
« La violence, les questions d’identité de genre, les violences intrafamiliales et scolaires, les mémoires blessées, la liberté de pensée… » : les sujets abordés durant huit jours relèveront de l’actualité bien concrète. Des sujets qui traversent les sociétés, se manifestent dans tous les territoires et touchent même au plus intime des existences. Le choix des invités semble traduire la volonté de proposer un festival où les livres se font outils pour comprendre, questionner et, parfois, contester.
Autant de préoccupations qui dépassent les frontières de l’île et font écho aux bouleversements du monde contemporain.
Des histoires de femmes, de mémoire et d’émancipation
Parmi les personnalités attendues, Yanick Lahens apporte une voix majeure de la littérature haïtienne. Récompensée en 2025 par le Grand Prix du roman de l’Académie française pour Passagères de nuit (Sabine Wespieser, 2025), la romancière explore dans ce livre les destins de femmes dont la force se transmet à travers les générations. Son récit nous conduit entre La Nouvelle-Orléans et Port-au-Prince, au XIXe siècle, sur les traces d’Élizabeth et de Régina, deux femmes confrontées aux violences de leur époque, mais déterminées à conquérir leur autonomie. Une œuvre qui fait résonner les mémoires individuelles avec l’histoire collective et rappelle combien les récits de résistance se transmettent parfois dans les gestes les plus discrets.
Autre figure féminine au cœur de cette édition : Marijosé Alie, qui présentera Pont Gueydon (Mémoire d’encrier), paru en septembre 2026. Son roman prend pour décor Fort-de-France et un ouvrage architectural qui relie deux quartiers socialement contrastés. D’un côté, Belle grandit dans un environnement bourgeois ; de l’autre, Jackson Jackson appartient à un quartier populaire où les rêves de changement demeurent vivaces. Entre les deux se noue une relation inattendue, sur fond d’une histoire commune marquée par l’esclavage, la colonisation et les résistances. Une manière de questionner les héritages qui continuent de structurer la société martiniquaise et les liens qui peuvent se tisser au-delà des appartenances.
La question des identités et des représentations trouvera également un espace d’expression avec le rendez-vous Tous Queers ! Hétéro-dissidence. Autour de Julien Delmaire, de La Rata, Tatiana Lenté et Léo Vignocan, cette rencontre entend ouvrir la discussion sur les normes de genre, les marges et les manières d’habiter sa propre identité. Avec son essai illustré Give It to Me ! Sexe femmes musique, La Rata propose notamment une relecture de la culture musicale populaire à travers les figures féminines qui ont contribué à déplacer les frontières de la respectabilité. Blues, rock, disco, punk ou rap : les chanteuses deviennent ici des figures d’affirmation et d’émancipation.
Des territoires, des histoires et des imaginaires à partager
La Martinique occupe naturellement une place particulière dans cette programmation. Non comme un simple décor, mais comme un territoire vivant, traversé par ses propres questionnements historiques, culturels et sociaux. Plusieurs rencontres sont ainsi pensées pour faire dialoguer les imaginaires insulaires avec d’autres expériences littéraires.
Terroirs littéraires réunira notamment Marijosé Alie, Julien Delmaire et Yanick Lahens. L’occasion, peut-être, d’interroger la place du territoire dans l’écriture : comment les lieux, les paysages et les histoires façonnent-ils les imaginaires ? Et comment une littérature ancrée dans un pays peut-elle parler au monde ?
Le rendez-vous Réalisme magique, avec Marijosé Alie, Yanick Lahens, proposera quant à lui d’explorer une forme de création où les frontières entre réel et imaginaire deviennent plus poreuses. Une invitation à découvrir d’autres façons de raconter les sociétés, leurs croyances, leurs héritages et leurs contradictions.
Autre temps fort, Rhizomes réunira Souleymane Diamanka, Mohamed Kacimi et Yanick Lahens. Par son intitulé, la rencontre évoque l’idée de ramifications, de circulations et de filiations multiples. Une image qui invite à penser la littérature comme un espace de rencontres, nourri de langues et d’expériences venues de différents horizons. Une résonance particulière dans l’espace caraïbéen, où les histoires se croisent et se prolongent bien au-delà des frontières géographiques.
L’histoire martiniquaise sera également au centre de plusieurs échanges. Avec Aliker, martyre de la République, Marc Hédrich (De l’affaire Aubéry à l’affaire Aliker : chronique de justice coloniale, édité chez Michalon et préfacé par Edwy Plenel), de Gilbert Pago et Edwy Plenel reviendront sur une page douloureuse de l’histoire politique et sociale de l’île. Tous les trois échangeront autour de la figure d’André Aliker, journaliste assassiné en 1934 et dont le parcours et le destin posent questions sur la liberté de la presse, les rapports de pouvoir et le prix que peut parfois coûter la défense de ses convictions.
Au Domaine Saint Aubin, à Trinité, Imaginaires martiniquais à Saint Aubin réunira Marie-Line Ampigny, Tatiana Lenté, Chantal Loïal, Véronique Kanor et Emmanuel de Reynal. Théâtre, littérature, récit et expression artistique viendront nourrir une réflexion sur les représentations de l’île, ses héritages et les manières de les faire vivre aujourd’hui.
Quand la démocratie vacille, les mots deviennent nécessaires
Parmi les rencontres qui donnent une dimension particulièrement actuelle à cette édition, Écrire quand la Démocratie vacille s’annonce comme un rendez-vous à suivre. Mohamed Kacimi, Amine Kessaci, Yanick Lahens et Edwy Plenel y croiseront leurs regards autour des fragilités démocratiques et de la nécessité de préserver des espaces de liberté.
Deux parcours permettent notamment de donner un visage concret aux préoccupations exprimées par la fondatrice du festival. Celui d’Edwy Plenel, journaliste et essayiste, qui poursuit dans La démocratie n’est pas l’élection (Seuil), paru en mars 2026, sa réflexion sur les fondements de la vie démocratique. Il y rappelle qu’un régime démocratique ne saurait se réduire au choix de ses représentants : il repose aussi sur des contre-pouvoirs, l’État de droit, l’indépendance de la justice et la liberté de la presse. Une réflexion qui trouve un écho particulier à l’heure où les libertés fondamentales et les équilibres démocratiques sont au cœur de nombreux débats.
Autre voix venue du terrain, celle d’Amine Kessaci. Dans Marseille, essuie tes larmes (Le Bruit du Monde), lauréat du Prix étudiant LCP-Assemblée nationale 2026 dans la catégorie essai, il donne à entendre une réalité marquée par les violences du narcotrafic et leurs conséquences sur les familles et les habitants. Son récit, profondément personnel, prend pour point de départ la mort de son frère Brahim, tué dans un règlement de comptes, avant d’élargir le regard aux vies bouleversées par le trafic et à celles et ceux qui refusent de baisser les bras. Sa présence en Martinique crée ainsi une résonance avec les préoccupations autour de la violence et de ses répercussions sur la société.
Une semaine pour faire circuler les idées
Le Festival En Pays Rêvé ne se limitera pas à quelques grandes rencontres. Du 16 au 22 novembre, les rendez-vous essaimeront dans plusieurs communes de Martinique, des médiathèques aux lieux culturels, en passant par des domaines et des espaces de rencontre plus inattendus. Le public pourra ainsi retrouver les auteurs dans différents cadres, au fil d’une programmation qui entend rapprocher les livres de leurs lecteurs.
La manifestation accorde également une place à la transmission. Les rencontres avec les jeunes publics, notamment à travers l’Îlot-Lecteurs, témoignent de cette volonté de faire découvrir la littérature autrement et de susciter le goût de la lecture. Une démarche qui rappelle que l’esprit critique se construit aussi par la curiosité, la confrontation des idées et la découverte de textes qui nous déplacent.
Le 21 novembre, le salon du livre et les petits cafés littéraires investiront la rue Garnier Pagès, à Fort-de-France, de 16 heures à 19 heures. Les auteurs invités seront présents pour échanger avec les lecteurs, présenter leurs ouvrages et prolonger les discussions dans une atmosphère plus informelle. Un rendez-vous particulièrement propice aux rencontres spontanées, aux découvertes et aux conversations qui se poursuivent bien après avoir refermé un livre.
Enfin, la programmation ménage une place importante aux croisements entre littérature et musique. Dès l’inauguration, le 16 novembre au Château La Favorite, au Lamentin, un récital poétique porté par Véronique Kanor et la pianiste Célimène Daudet donnera le ton de cette semaine où les disciplines artistiques se répondent.
La poésie aussi…
Avec Je crois qu’il va pleuvoir la traversée proposée par le festival trouve une expression encore plus sensible. Imaginé par Véronique Kanor et Célimène Daudet, ce récital associe la parole poétique au piano pour faire remonter à la surface des histoires enfouies. Le récit suit une femme en quête des fantômes de l’esclavage sur le port de Saint-Nazaire, dans un brouillard qui symbolise la difficulté, pour les descendants des survivants de la traite, de retrouver les traces de leur passé.
Entre mémoire et héritages coloniaux, cette création fait dialoguer plusieurs territoires, de la Martinique à Haïti, jusqu’à Saint-Nazaire et la Brière. Les textes de Véronique Kanor rencontrent les compositions et les interprétations de Célimène Daudet, dans un dialogue où les silences de l’Histoire trouvent eux aussi une forme d’expression.
Présenté au Tropiques Atrium, à Fort-de-France, et à la médiathèque Alfred Melon-Dégras de Saint-Esprit, ce spectacle donne une dimension intime aux grandes questions qui traversent le festival. Il rappelle que les mémoires ne disparaissent pas parce qu’on cesse de les raconter, et que l’art peut contribuer à leur redonner une place.
Le sens de cette cinquième édition réside donc aussi dans la capacité à faire coexister des paroles singulières tout en rapprochant les voix et les territoires. Pendant une semaine, en Martinique, le festival donnera à chacun l’occasion de s’arrêter, d’écouter et de penser autrement.