« Blackground : murmures des mornes » – Six lieux bordelais pour interroger les survivances de l’esclavage

Depuis le 12 juin 2026 et jusqu’en mars 2027, un projet artistique sans précédent se déploie à travers Bordeaux. « Blackground : murmures des mornes » rassemble près de cinquante artistes dans six institutions de la ville pour explorer ce qui persiste de l’esclavage colonial dans les terres, les corps et les imaginaires.

Un projet, six regards
Ce qui frappe d’emblée dans Blackground, c’est son ambition de faire résonner un même questionnement à travers des lieux qui portent chacun leur propre histoire. Au Capc, la question de la plantation et du monument s’envisage à partir de l’ancien entrepôt de denrées coloniales ; au Frac MÉCA, la vue sur la Garonne invite une réflexion centrée sur l’eau ; à la Bibliothèque Mériadeck, les écrits de Maryse Condé, Angela Davis et Suzanne Roussi-Césaire forment un noyau de travail sur la langue ; au Musée d’Aquitaine, des œuvres sont insérées dans le parcours permanent pour créer des points de fuite avec l’histoire officielle. Zébra3 et les Archives de Bordeaux Métropole complètent le parcours avec un projet de l’artiste guadeloupéen Simon Gabourg. Plus qu’une exposition, c’est une constellation.

Au Capc, la plantation et le monument
L’Entrepôt Laîné, qui abrite le Capc Musée d’art contemporain, est peut-être le lieu le plus chargé du parcours. Construit pour stocker des denrées coloniales, il porte le nom d’une famille négrière propriétaire de plantations et d’esclaves à Haïti. C’est dans ce bâtiment que se déploie le cœur de l’exposition, avec la majorité des œuvres — installations, vidéos, peintures, sculptures et pièces sonores.
On y trouve notamment Mémoire de la plantation de Yassine Ben Abdallah, une œuvre en sucre aux dimensions variables qui convoque la matière même de l’exploitation coloniale. Le retable monumental de Josèfa Ntjam, The Undercommons, mêle photomontages et gravure CNC dans un triptyque cosmique. Chorus of soil de Binta Diaw dessine au sol, en terre et graines de melon, la silhouette d’une cale de navire. Et Untitled (White Mask) de Shaun Motsi dialogue avec Frantz Fanon à travers un masque blanc en plastique imprimé 3D, doté d’un écran et d’une vidéo.
Le parti pris curatorial est fort : réduire au maximum la mise en exposition de corps noirs, non pour rendre la violence abstraite, mais pour rendre palpables les systèmes qui l’ont rendue possible. L’accent est mis sur les voix, chants, cris et chuchotements venus des mornes, ces collines caribéennes qui furent des espaces de marronnage et de résistance.

Au Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, l’eau comme mémoire
Au Frac MÉCA, la présence de la Garonne, visible depuis l’espace d’exposition, entre en résonance directe avec les œuvres présentées. Le bâtiment lui-même, conçu par l’agence danoise BIG avec son porche monumental ouvrant une perspective sur le fleuve, offre un cadre saisissant pour cette réflexion sur le rôle de l’eau dans la traite transatlantique.
Sept artistes y sont réunis, parmi lesquels Binta Diaw, Jota Mombaça, Thomias Radin ou Mathieu Kleyebe Abonnenc, dont l’installation photographique Inventaire des objets africains de la collection Émile Abonnenc sera sortie des réserves à l’occasion des Journées du patrimoine. Le motif de la cale du navire négrier traverse les œuvres — dans sa violence originelle, mais aussi dans ce qu’il a pu engendrer comme mouvements de résistance et de création.

Au Musée d’Aquitaine, perturber le récit officiel
Au cœur de Bordeaux, le Musée d’Aquitaine, qui conserve notamment un ensemble de documents exceptionnels relatifs à la traite et à l’esclavage, accueille des œuvres directement infiltrées dans son parcours permanent. Le geste est fort : il ne s’agit pas d’une exposition séparée, mais d’interventions artistiques qui viennent proposer des alternatives aux archives officielles, prolonger ou perturber certains récits. Le collage, employé comme stratégie narrative alternative, y est omniprésent.

À la Bibliothèque Mériadeck, la langue comme territoire
Dans une salle de lecture de la deuxième plus grande bibliothèque municipale de France se déploie « Correspondances. Lire Maryse Condé, Angela Davis, Suzanne Roussi-Césaire ». Ce projet, repris d’un protocole imaginé par le centre d’art le Crédac à Ivry-sur-Seine en 2024, réunit productions de collégiens bordelais, archives et œuvres d’artistes autour de trois autrices majeures.
Le choix de ces trois voix n’est pas anodin. Maryse Condé, « Grande Dame » de la littérature caribéenne, née en Guadeloupe et disparue en avril 2024 ; Angela Davis, figure incontournable de la lutte pour les droits civiques ; Suzanne Roussi-Césaire, intellectuelle martiniquaise pionnière dont l’œuvre est encore trop méconnue. Ensemble, elles dessinent une cartographie de la pensée noire au féminin, entre Caraïbe, Amérique du Nord et Afrique.

À Zébra3 et aux Archives de Bordeaux Métropole, les routes du caoutchouc
À partir du 25 septembre 2026, l’artiste guadeloupéen Simon Gabourg investit la Fabrique Pola avec sa première exposition personnelle, Papi, dis-moi pourquoi les arbres pleurent ?, avant de poursuivre aux Archives de Bordeaux Métropole à partir de décembre. Ce projet en deux volets retrace l’histoire coloniale de l’exploitation du caoutchouc entre la Guadeloupe, le Vietnam et Bordeaux, mêlant histoires familiales, industrielles et militaires. On connaît déjà de Gabourg la sculpture Rivière Salée (2022), assemblage de bois de palette, acier et coton, présente au Capc dans le cadre de Blackground.
Les Archives de Bordeaux Métropole, qui conservent dans leurs fonds un corpus exceptionnel de documents relatifs à la traite, à l’esclavage et à leurs abolitions, accessible en ligne, offrent un ancrage documentaire précieux à cette démarche artistique.

Des artistes caribéens au cœur du projet
Près de cinquante artistes sont réunis, dont une majorité issue des diasporas afrodescendantes ultramarines. Parmi eux, Minia Biabiany, dont le travail ancré en Guadeloupe explore les mémoires sensorielles du territoire ; Julien Creuzet, qui tisse créole, poésie et sculpture ; Shirley Bruno, cinéaste haïtiano-américaine puisant dans les traditions vodou ; Audrey et Maxime Jean-Baptiste ; Gaëlle Choisne ; ou encore Josèfa Ntjam, dont l’imaginaire afrofuturiste traverse vidéos et installations.

Le « continuum colonial » en toile de fond
L’exposition s’inscrit dans un contexte que les commissaires Cédric Fauq et Salma Mochtari qualifient de « continuum colonial » : manifestations contre la vie chère en Martinique, scandale du chlordécone aux Antilles, crise de l’eau en Guadeloupe, précarité révélée par le cyclone Chido à Mayotte, lutte pour l’indépendance en Kanaky… 2026 marque aussi les 25 ans de la loi Taubira reconnaissant la traite et l’esclavage comme crime contre l’humanité.
Blackground : murmures des mornes ne prétend être ni exhaustif ni définitif. C’est une tentative nécessaire de faire entendre ce qui murmure depuis les mornes et de reconnaître que notre monde ne peut se comprendre sans cet arrière-plan noir qui résiste à l’intérieur même de l’histoire de la domination.

Le parcours « Blackground : murmures des mornes »
📍 Capc Musée d’art contemporain — Entrepôt Laîné, 7 rue Ferrère, du 12 juin 2026 au 28 mars 2027, mar-dim 11h-18h, 8 € / 4,50 € réduit / 2 € étudiants, capc-bordeaux.fr
📍 Frac Nouvelle-Aquitaine MÉCA, 5 parvis Corto Maltese, du 13 juin 2026 au 28 février 2027, mer-dim 13h-18h, fracnouvelleaquitaine-meca.fr
📍 Musée d’Aquitaine, 20 cours Pasteur, du 13 juin 2026 au 28 février 2027, mar-dim 11h-18h, musee-aquitaine-bordeaux.fr
📍 Bibliothèque Mériadeck, 85 cours du Maréchal Juin, du 13 juin 2026 au 28 février 2027, horaires variables, bibliotheque.bordeaux.fr
📍 Zébra3 / Fabrique Pola, 10 quai de Brazza, du 25 septembre au 1er novembre 2026, jeu-dim 14h-19h, zebra3.org
📍 Archives de Bordeaux Métropole, Parvis des Archives, du 10 décembre 2026 au 26 mars 2027, lun-ven 9h30-17h, archives.bordeaux-metropole.fr

Laisser un commentaire

Votre adresse e-mail ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *