« Aimé Césaire, pour toujours » en librairie, maintenant

Avec le livre Aimé Césaire, pour toujours (paru aux éditions Orphie), le Réunionnais Patrick Singaïny, journaliste et artiste contemporain, souhaite proposer une nouvelle lecture de l’auteur, une approche peut-être plus ouverte. Démarche à laquelle pourrait notamment céder un lectorat plus jeune,« conduit vers autant d’univers que de points de fuite qui s’accordent et s’établissent en un seul plan, livrant ainsi un portrait puissant d’un homme à la carrure historique, autant émancipateur que créateur ». Pour ce travail d’éclaircissement, Patrick Singaïny a convié notamment le sociologue et philosophe français Edgar Morin.

Patrick Singainy
Patrick Singainy

E-Karbé – Dans un premier temps, pouvez-vous nous parler de votre parcours et des raisons qui vous ont conduit en Martinique puis à travailler sur ce projet ?
Patrick Singaïny – En fait, en partant en 88 de la Réunion, je cherchais des outils déjà forgés et dont j’aurais pu faire une appropriation assez intéressante afin de mieux comprendre ma société, de mieux comprendre la Réunion, qui pour moi était – enfin, je la percevais comme ça à l’époque – très difficile à s’approprier. Et puis il y avait ce malaise lié à l’auto-dénigrement, lié à l’impossibilité de parler même de la personnalité réunionnaise et encore moins de l’identité, donc il était pour moi très important d’aller à la recherche de moi-même au travers non seulement de l’art mais aussi de la réflexion. Mais l’art est d’abord arrivé parce qu’au départ je suis un dessinateur de presse, je l’étais à 17 ans, et j’ai fait mon bonhomme de chemin. J’essaie de faire en sorte de mieux comprendre la société dans laquelle je suis. J’ai décroché une licence à Amiens mais ce n’était pas tellement le diplôme universitaire qui m’intéressait. Ce qui m’intéressait, à ce moment-là, c’était davantage toutes mes recherches sur ce curieux peuple qu’est le peuple antillais et c’est comme ça, finalement, que j’ai fait la connaissance de Glissant, de Chamoiseau… Beaucoup plus tard, je me suis frotté à la créolité qui était en fait dans l’air du temps, j’ai travaillé sur le métissage et sur toutes ces choses qui ont permis l’émergence, dans les années 92-95 à la Réunion, d’une vitalité tout à fait nouvelle en art contemporain et surtout au niveau de la pensée. Une pensée commençait à émerger qui a été vite étouffée dès 1996.

E-K – Il y a beaucoup d’écrits sur Césaire. En quoi le livre que vous publiez aujourd’hui apporte-t-il du nouveau ?
PS – Ce livre, contrairement à beaucoup de – bons – livres sur Césaire, a été rédigé en Martinique. Les gens qui ont collaboré à cet ouvrage travaillaient avec moi quand je menais la rubrique « Ce qui se dit de ce qu’on pense » dans l’hebdomadaire martiniquais Antilla.  Il s’agissait en fait de publier chaque semaine des points de vue de personnalités qui discutaient à partir de problématiques que je jetais en quelques phrases. Au décès de Césaire, on a tous été KO. La première semaine, j’ai demandé à chacun de donner son sentiment. La deuxième semaine, nous sommes restés dans l’embarras et dans la tristesse. La troisième semaine, on a commencé à y réfléchir. C’est là que j’ai eu cette idée d’amener ce spécial Césaire. Et au fur et à mesure, ça s’est transformé en quelque chose de beaucoup plus construit. Il fallait à ce moment-là proposer un Césaire « digérable » par les jeunes générations. Il fallait pour moi aller vers des gens qui pouvaient en parler librement, des spécialistes qui pouvaient amener un regard transversal pour pouvoir libérer Césaire de cette négritude qui lui colle à la peau. On le réduit tellement à cette négritude que finalement on s’est toujours empêchés de l’écouter, de le voir.

E-K – Vous avez dirigé des travaux qui ont donné naissance à ce livre. Avec qui avez-vous travaillé et pourquoi ?
PS – J’ai travaillé avec cette petite équipe martiniquaise qui toutes les semaines collaborait avec moi. Après, au fur et à mesure de l’approfondissement du sujet, je me suis rendu compte qu’Edgar Morin, qui était un compagnon de lutte de Césaire à l’époque où le stalinisme était très oppressant en France, avait un point de vue qui pouvait être intéressant, pas seulement sur le plan de l’histoire ou de la rencontre, mais aussi au niveau de la communauté des points de vue. Je l’ai contacté, il a accepté assez rapidement, à ma grande surprise. La même chose pour Françoise Vergès, qui a signé le dernier entretien avec Aimé Césaire. Et Laurence Proteau signe le dernier texte au travers duquel elle montre vraiment, graduellement, l’évolution de la pensée mais aussi des actions politiques de Césaire. Pour moi, il était très important d’avoir un point de vue très pédagogique sur Césaire. Et puis, pour le reste, ce sont des gens que je connaissais. Il y a Dominique Berthet, qui est un peu à part parce que lui, c’est un spécialiste d’André Breton. Dans son texte, il offre un regard intéressant sur l’influence que Césaire a eue sur Breton, ce dont on ne parle jamais. Et puis il y a Alfred Alexandre qui a décortiqué la poésie de Césaire et qui a su faire émerger de son article quelque chose de fabuleux qui démontre et qui montre les clés de compréhension de cette poésie qui est tout entière tournée vers la connaissance de soi.

E-K – Selon vous, qu’est-ce qui, dans le monde qui nous entoure, nous ramène à Césaire et en fait aujourd’hui encore un exemple à suivre dans les combats à mener ?
PS – Césaire, quand il a été rapporteur de la loi de l’assimilation, il a eu ce trait de génie : il a débaptisé cette loi, il l’a transformée par un néologisme, « départementalisation ». Ce faisant, il a ouvert ce qui devait être hermétiquement fermé à jamais, à savoir la Martinique dans la France et puis c’est tout, une assimilation au pas de charge. Ce qu’il n’a pas manqué de rectifier par cette départementalisation qui ouvrait d’emblée la voie vers autre chose. Et aujourd’hui, la Martinique et la Guyane accèdent à la collectivité unique… Et bien je considère que c’est grâce à lui. Parce que si on avait fermé hermétiquement la loi de l’assimilation, on n’aurait jamais pu accéder à ça. Voilà un exemple.
Et puis pour le reste, toute la poétique césairienne, tout le théâtre de Césaire ont su faire émerger une conscience, pas seulement chez les Antillais mais dans le monde entier, pas seulement pour les Américains mais aussi pour tous les opprimés. Bien sûr il y a eu le relais Fanon, bien sûr il y a eu le relais d’un certain nombre de gens, mais sans lui il n’y aurait pas eu le phénomène Fanon, les phénomènes liés à la créolité. Ça, ça me paraît clair. Je pense que finalement on lui doit quasiment tout.


[Ajout du 24 mars 2011] Le livre sera disponible le 8 avril dans toute la France.

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