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Dans son dernier livre « Le goût du lait sauvage », Michel Rodigneaux nous conte l’univers du « Bal nègre » de la rue Blomet

9 janvier 2012 Livres Aucun commentaire

Avec Le goût du lait sauvage, Michel Rodigneaux nous livre son premier roman. Auteur en 2006 d’un essai richement documenté, La Guerre de course en Guadeloupe, qui explorait le phénomène corsaire et nous ramenait ainsi à l’histoire des XVIIIe et XIXe siècles, l’auteur guadeloupéen nous propose cette fois de revenir à l’époque du Bal nègre de la rue Blomet.

Michel Rodigneaux dédicacera son roman le samedi 14 janvier 2012, de 10 h à 13 h, à la librairie générale Jasor de Basse-Terre en Guadeloupe. L’idée d’évoquer à travers un livre la vie des musiciens antillais installés à Paris dans les années folles lui est venue il y a bien des années, comme on le découvre dans l’interview qu’il a consacrée à e-Karbé. Derrière ce récit de « l’épopée des musiciens antillais venus en Europe » se profile une réalité concrètement hostile à laquelle de jeunes Antillais, comme le personnage principal Armand Cardoso, vont se confronter au cours de ces années. Michel Rodigneaux signe une incursion dans le Paris du Bal nègre – devenu un des lieux d’attraction de la capitale – qui, à la même époque, accueille, à quelques kilomètres de la rue Blomet, l’exposition coloniale (porte de Vincennes, en 1931).

e-Karbé
- Qu’est-ce qui vous a poussé à écrire ce roman et à passer de l’histoire du phénomène corsaire (objet de La Guerre de course en Guadeloupe) à la fiction avec Le goût du lait sauvage ? Était-ce aisé de se tourner vers ce genre ?
Michel Rodigneaux – Depuis mon adolescence, j’ai toujours écrit des nouvelles ou de petits récits sans queue ni tête. À cette époque, les jeunes de ma génération fabriquaient leurs jouets en même temps que leurs rêves… L’écriture me permettait de les vivre avec plaisir. Bien plus tard, plusieurs personnes m’ont encouragé à poursuivre dans cette voie pour être publié. Mais je déchantais très vite en comparant ma « production » aux textes merveilleux de mes auteurs préférés. C’est après la mort d’un oncle, qui m’avait laissé la clarinette avec laquelle il joua au « Blomet », que j’eus l’envie de romancer sa vie. Une vie que je connaissais en partie, ayant vécu tout jeune chez lui à Paris dans les années 1950. J’écrivis les premières lignes en Nouvelle-Calédonie où je travaillais. J’accouchai ensuite à Mayotte d’un roman de 300 pages qui, bien entendu, fut refusé sans grande explication par une quinzaine d’éditeurs. Seul l’un d’eux me conseilla d’oublier le manuscrit au fond d’un tiroir pendant quelque temps et de rédiger un essai sur un autre sujet pour me faire la main. C’est ce que je fis en écrivant « La Guerre de course en Guadeloupe » dont le texte fut miraculeusement accepté par deux maisons d’édition. Maintenant que j’ai tâté les deux genres, passer de la narration de faits concrets à la fiction – autrement dit, faire du vrai avec de l’imaginaire – n’est pas facile, et, je l’avoue, il m’a fallu beaucoup « ramer » pour y parvenir. À la vérité, je crois que cet exercice relève un peu de la magie. Je me suis donc laissé emporter par mes rêves dans l’espoir de les partager avec des lecteurs bienveillants.

Votre roman repose entre autres sur l’influence du « Bal nègre » de la rue Blomet, présenté comme « un formidable instrument d’intégration ». Pourriez-vous définir brièvement cet univers tel que vous le dépeignez ?
Il faut se replacer dans le contexte. Nous sommes au début des années 1930 ; l’Exposition coloniale se tient à Vincennes tout près de Paris. Durant cette manifestation, l’indigène, singulièrement l’Africain, a été, volontairement ou non, « chosifié » dans l’esprit des Européens. N’oublions pas que c’est l’époque du brave Sénégalais de « Banania ». Tous les Noirs sont des « Bamboulas aux pieds plats ». En dehors de son travail, l’exotique qui débarque à Paris est donc vu sous cet angle, d’autant qu’il n’échange pas beaucoup avec les métropolitains pour les convaincre du contraire. Ce sont les deux ou trois bals coloniaux qui permettent à la première vague d’ouvriers antillais, souvent célibataires, de se divertir et de nouer des relations sentimentales. Pour les étudiants, le champ est plus ouvert ; il commence à l’université, sur le boulevard Saint-Michel ou dans la grande école où ils sont inscrits, mais les préjugés demeurent les mêmes. À quelques exceptions, le regard jeté sur ces derniers est souvent le même…

Le personnage principal, Armand Cardoso, se trouve confronté dans les années folles « aux difficultés rencontrées par les originaires d’outre-mer ». Évoquer cette époque et ses réalités était-il important pour vous ?
Armand Cardoso, en 1931, est confronté au même sort. Mais il décide, en dépit de tout cela, de se transcender pour faire son « trou » dans les meilleures conditions. On voit bien en tout cas que les réalités de cette époque sont importantes pour tout Antillais. Car ce sont elles qui ont suscité la prise de conscience de Senghor, de Damas, de Césaire, d’Éboué, de Candace, de Légitimus et de bien d’autres. Elles sont par conséquent, avec la révélation de l’art nègre, à l’origine du concept de la « négritude » et de ce qui a découlé par la suite au plan des mentalités et de la politique. Par exemple, la loi sur « départementalisation » des Antilles, de la Guyane et de la Réunion dont Césaire fut l’ardent défenseur. Avant de « rétropédaler » comme on le sait.

À quelles difficultés les métropolitains qui accueillaient les originaires d’outre-mer durant l’entre-deux-guerres étaient-ils soumis ?
Pour une femme métropolitaine, sortir avec un Noir était un acte d’amour, de courage et d’abnégation. Car celle-ci était aussitôt cataloguée avec mépris, y compris par sa propre famille, comme une « femme de Nègre ». En clair, comme la prostituée soumise d’un sous-homme. Donc une moins que rien. L’abomination en quelque sorte ! Avec beaucoup plus d’atrocité, et toutes choses égales par ailleurs, le même raisonnement a été tenu, quelques années plus tard, à l’encontre des Françaises ayant « couché », pendant l’occupation, avec des soldats allemands.

La quatrième de couverture du livre évoque une « histoire [qui] date de 80 ans, et, malgré des progrès, le sujet reste brûlant d’actualité« . Pouvez-vous nous en dire plus ?
Dieu merci ! Les choses ont évolué. Il n’est qu’à voir le nombre de couples mixtes prenant l’avion aux périodes de grandes vacances pour aller aux Antilles ou en Guyane. Mais ne rêvons pas ! Les clubs et les boîtes de nuit à clientèle homogène sont très nombreux encore. Il reste par conséquent beaucoup à faire dans les deux camps. Tous ceux et celles que le Bumidom a versés inconsidérément dans la banlieue des grandes villes françaises ont tendance à se replier de plus en plus sur eux-mêmes. À parler leur langue, à vivre intensément leur culture parfois de manière exagérée. Mais de l’autre côté, sans intégrer les conséquences d’un chômage grandissant et de préjugés insurmontables, cette attitude est interprétée comme un refus de s’intégrer. Mais comment le faire quand un Noir français est vu d’abord comme un Noir, comme un exogène « passant son temps à jouer du tam-tam ou à brûler des voitures les soirs de réveillon » ?

La musique semble tenir une place importante dans votre histoire avec Armand Cardoso qui est clarinettiste et le « Bal nègre » du 33 de la rue Blomet. Quel est l’effet recherché à travers ce choix ?
C’est un choix délibéré. Mon oncle, qui m’a inspiré le personnage d’Armand, fut un musicien de formation classique jouant toutes les musiques avec la foi ardente que procurent le rythme, la mélodie et l’harmonie. Comme lui, je reste persuadé que c’est un moyen merveilleux de communier avec « les autres », et donc de toucher le tréfonds des âmes les plus irréductibles. Et je le suis encore plus en voyant à la télévision le pianiste afro-américain Herbie Hancok jouant Rhapsody in Blue de George Gershwin sous les ovations à n’en plus finir de la haute société californienne dont on sait qu’elle n’est pas tendre avec les métèques. Qui donc peut nier qu’en une heure à peine, Hancok a fait, ce soir-là, plus que tous les discours philanthropiques ?

Enfin, pourquoi ce titre « Le goût du lait sauvage » : à quoi fait-il référence ?
Ce roman repose sur la symbolique du lait. Ce titre est aussi un jeu de mots. Je laisse donc le lecteur découvrir tout cela…

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