« De l’esclavage à la liberté forcée » : interview de Céline Flory

De l’esclavage à la liberté forcée. Histoire des travailleurs africains engagés dans la Caraïbe française au XIXe siècle, c’est le titre de l’ouvrage de Céline Flory, paru cette année aux éditions Karthala. Dans ce livre, l’historienne, chargée de recherche au CNRS, explore un versant encore peu connu de l’histoire post abolition de l’esclavage.
Céline Flory inventorie et analyse un système qui a concerné 18 500 hommes, acheminés vers la Martinique, la Guadeloupe ou encore la Guyane entre 1854 et 1862, concrètement traduit comme celui de « l’engagisme ». Les recherches de l’auteure l’ont conduite à explorer de nombreuses archives inédites pour réussir à mettre en lumière une organisation qui a succédé à l’esclavagisme. Elle déchiffre et examine les manœuvres de ceux qui exploitent ce nouveau système et retrace l’itinéraire de « ces milliers de migrantes et migrants africains dans leur voyage jusqu’à leur arrivée en Amérique, puis dans leur quête d’une vie à bâtir. »
Dans l’entretien écrit qu’elle accorde à e-Karbé, elle explique ce qu’est « l’engagisme » et apporte de nombreuses précisions qui permettent de découvrir une réalité post-esclavagisme où « l’engagé » a pris le relais de l’esclave, dans un système odieux qui trouve entre autres sa justification, du côté de ceux qui ont favorisé sa mise en place, dans la volonté sordide de conduire les engagés vers plus de civilisation.

e-Karbé – Votre livre, « De l’esclavage à la liberté forcée », porte sur la période qui a suivi la seconde abolition de l’esclavage d’avril 1848 et a vu la mise en place de l’engagisme. Comment définiriez-vous ou décririez-vous l’engagisme et autour de quelles réalités historiques ou contextuelles ce système se met-il en place au 19e siècle ?

Céline Flory
Céline Flory

Céline Flory – Quatre ans à peine après l’abolition de l’esclavage décrétée le 27 avril 1848, les administrations coloniales des Antilles et de la Guyane, de concert avec les planteurs, prônèrent le recours à l’immigration de travailleurs extérieurs. Sensible à leurs sollicitations, le gouvernement français mit en place un système, subventionné par l’État, d’introduction de travailleurs sous contrat d’engagement de travail de plusieurs années. Ces derniers furent recrutés en Inde, en Chine et aussi en Afrique.
Ce système, géré par l’Etat, d’immigrations de travailleurs sous contrat d’engagement, est dénommé au XIXe siècle « l’immigration réglementée » et ces travailleurs des « immigrants » ; on trouve parfois aussi le terme « d’engagés ».
Le terme « engagisme », aujourd’hui utilisé par les historiens et les économistes, désigne tout à la fois ces migrations de travailleurs sous contrat d’engagement et la forme de travail qu’elles impliquent.
Le gouvernement français choisit de recourir à l’engagisme pour des raisons bien précises. Suite à l’abolition de l’esclavage de 1848, les autorités métropolitaines et coloniales avec les planteurs élaborent une réorganisation du travail colonial qui prend soin d’éviter la mise en place d’un salariat bien que le marché du travail soit maintenant libre. Cette réorganisation s’articule autour de deux axes : l’établissement du travail forcé pour les anciens esclaves appelés « nouveaux libres » et le recours à l’engagisme.
Contrairement à l’argument véhiculé par les planteurs, le manque de travailleurs n’est pas la raison du recours à l’engagisme. En effet, le problème qui se pose aux planteurs n’est pas que les anciens esclaves aient quitté les habitations mais qu’ils refusent de travailler aux mêmes conditions qu’avant. Ces derniers expriment fortement comment ils entendent leur nouvelle condition d’homme libre, en revendiquant par exemple l’accès à la terre et le salaire, deux éléments qui permettent d’acquérir une certaine mobilité et une autonomie vis-à-vis de leurs anciens maîtres.
Pour faire triompher leur modèle, les planteurs obtiennent rapidement des autorités coloniales la mise en place de mesures sociales et politiques extrêmement contraignantes, afin de contrôler la main-d’œuvre et d’encadrer une population jugée dangereuse. Mais la résistance des « nouveaux libres » à ces mesures les rendent en partie inefficaces. Afin d’exercer sur les « nouveaux libres » une concurrence et une pression à la baisse sur leurs conditions de travail et de rémunération, et de contrer ainsi leurs revendications, le gouvernement français, les autorités locales et les planteurs décidèrent de recourir à l’engagisme.

Vous avez axé le travail de recherche qui a donné lieu à la parution de votre livre sur les « engagés » acheminés vers la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe. Quelles populations originaires du continent africain sont concernées par ces « migrations de travail » ?
Mon travail de recherche porte essentiellement sur les « immigrants » africains acheminés vers la Guyane, la Martinique et la Guadeloupe. Il faut souligner ici la spécificité de l’engagisme africain par rapport à l’engagisme tel qu’il est défini au départ, c’est-à-dire selon le décret ministériel du 27 mars 1852, où il est notifié que l’engagisme doit reposer sur le principe de la liberté individuelle. Le recruté doit être libre, s’engager volontairement et être au fait des conditions de son engagement.
Ceci n’est absolument pas le cas de 93% des 18 520 « immigrants » africains débarqués à la Guyane et aux Antilles françaises entre 1854 et 1862 (1 826 en Guyane, 6 142 en Guadeloupe et 10 552 en Martinique).
En effet, cette migration se composait de deux flux migratoires distincts. Un premier, entre 1854 et 1857, où les recrutements s’effectuaient au sein de populations africaines jouissant d’un statut de libre ; et un second, entre 1857 et 1862, où les recrutements s’opéraient au sein de populations de condition captive avec la méthode dite du « rachat préalable de captifs ». Par ce procédé, les recruteurs français achetaient des captifs sur des marchés d’êtres humains, pour leur imposer un contrat d’engagement de travail de dix années à effectuer outre-Atlantique ; contrat sur lequel ces derniers figuraient comme « noirs libres ».
Les « immigrants » africains de statut libre (avant l’engagement) appartiennent à des populations diverses (Wolof, Mandingue, Vaï, Kru, Grebo …), qui ne sont pas toujours identifiables. Ils sont en effet recrutés à Gorée (Sénégal actuel), Bissau (Guinée Bissau actuelle), Freetown (Sierra Leone), la région de la rivière Gallinas et du cap de Monte, Monrovia (capitale du Libéria), de nombreuses villes et des villages du littoral Kru (côte du Libéria et de la Côte d’Ivoire actuels).
Les « immigrants » africains de statut captif (avant le rachat-engagement) appartiennent eux aussi à différentes populations (Benga, Orungu, Fang, Mpongwé, Shekiani, kélé, Vili, Congo, Yombe, bubangi …). Ils sont recrutés à Libreville, le comptoir français du Gabon et ses environs, dans la ville côtière de Loango, dans les villes de Boma et de Punta da Lenha sur la rive droite du fleuve Congo et le village de Banana à son embouchure. Ces individus viennent de l’intérieur de l’Afrique centrale. Souvent, notamment pour les personnes rachetées à Loango et sur la rive droite du fleuve Congo, ils viennent de régions situées à plusieurs centaines de kilomètres du littoral.

Quels sont les éléments constitutifs d’un « contrat d’engagement » ? Quels sont ceux qui en premier lieu tirent profit de ce nouveau système ?
Le contrat d’engagement est dressé au moment du départ du navire pour les Amériques. Dans le contrat est mentionné que « l’engagé » s’engage à travailler 26 jours par mois pendant plusieurs années (6 ans pour les Africains de statut libre, 10 ans pour les Africains rachetés) pour le compte de la personne qui achètera son contrat une fois aux colonies. « L’engagé » ne choisit ni le type de travail qu’il devra effectuer ni son employeur. Ce dernier, dénommé engagiste, lui doit un salaire ainsi que le logement, la nourriture, l’habillement et les soins. Le contrat d’engagement conclu est insécable, c’est-à-dire que « l’engagé » ne peut rompre son contrat d’engagement avant le terme d’années échu.
Les « immigrants » constituent une main d’œuvre fixe (ils sont logés sur les habitations), dépendante de leur engagiste et à bas salaire.

Sur place, en Martinique, Guadeloupe et Guyane, qu’est-ce qui fait la différence entre « nouveaux libres » et « engagés » ?
La plus grande différence tient à leur statut « d’immigrant », qui les placent en dehors du droit commun, car il est défini par l’un des deux décrets spéciaux qui encadrent l’engagisme : celui du 27 mars 1852. Ils ne sont donc pas soumis au même régime que les « nouveaux libres ». Bien que « l’immigrant » ait le droit de propriété, la liberté religieuse et la pleine disposition de son salaire, ce statut d’ « immigrant » l’exclut des droits politiques et de la citoyenneté, et il pose tout un ensemble de droits et d’obligations particuliers. Par exemple, dans le domaine judiciaire, « l’immigrant » a une capacité juridique restreinte, il est assimilé à un mineur civil ne disposant pas de la personnalité juridique. Il ne peut donc ester en justice par lui-même et doit obligatoirement recourir à l’entremise des syndics de l’immigration chargés en principe de lui apporter une assistance judiciaire et d’assurer sa protection. Ce statut social et juridique d’exception les suit tout au long de leur vie en colonie.

L’instauration de ce dispositif a-t-il rencontré des oppositions ? Des voix se sont-elles élevées en France ou ailleurs contre le fait qu’un « système de domination s’est perpétué » après l’abolition de l’esclavage ? D’ailleurs pourquoi, selon vous, cette nouvelle politique qui s’étend de 1854 et 1862 est-elle si peu connue ?
En France, entre 1854 et 1862, l’engagisme africain, c’est-à-dire ce système du « rachat » de captif–engagement, n’a pas suscité de forte opposition. Les deux seules voix dissidentes sont celles de Faidherbe, alors gouverneur du Sénégal, qui s’inquiète de voir partir une main d’œuvre qui est aussi dûment réclamée au Sénégal. La seconde est celle de l’écrivain Octave Giraud qui dénonce dans ses écrits cette « immigration africaine » qu’il associe sans détours à une traite négrière déguisée.
Il est en cela sur la même position que le gouvernement et les abolitionnistes britanniques, très fortement opposés à ce système du rachat, de même que la presse britannique dans sa grande majorité.
Le silence des abolitionnistes français, et plus particulièrement de Victor Schoelcher, trouve son explication dans le fait qu’il est alors en exil suite au coup d’état de Napoléon III (1852) et que tous ses efforts sont dirigés vers la dénonciation du Second Empire. Par contre, il ne manquera pas quelques années plus tard de dénoncer avec véhémence le système de l’engagisme dans son ensemble, notamment dans son ouvrage Polémique coloniale (1871).

Comment ou pourquoi ce système, à propos duquel vous parlez de « liberté forcée », a-t-il pu être justifié ou légitimé après l’abolition de l’esclavage ?
Le terme de « liberté forcée » s’applique à l’engagisme par « rachat de captifs », étant donné que ces personnes captives sont « libérées » de leur statut de captif pour être placées sans leur consentement dans celui « d’engagé », ce qui implique une migration forcée vers les Antilles ou la Guyane et au minimum 10 ans de travail comme « engagé » là bas. Dans les faits, aucun de ces « engagés rachetés » ne sera rapatrié en Afrique à la fin de son engagement.
Le gouvernement français et l’ensemble des acteurs qui participent au fonctionnement de ce système le justifient en en faisant une « œuvre humanitaire, abolitionniste et civilisatrice ». Pour résumer très brièvement, ils présentent l’engagisme par « rachat de captif » comme le moyen de sauver de « pauvres » captifs de la « barbarie » et de la mort pour les conduire vers la civilisation européenne considérée par ces derniers comme supérieure à toutes les autres civilisations.

D’après votre regard d’historienne et vos recherches, que peut-il rester aujourd’hui de cette part de l’histoire dans les territoires en question ?
Aux Antilles, il reste un terme, celui de « Congo », qui désigne ces « immigrants » africains arrivés après l’abolition de l’esclavage et les premières générations de descendants. Ce terme se retrouve dans des chansons de bélè, de carnaval, dans des expressions, des proverbes, des insultes et dans des histoires que racontent des personnes âgées. Certaines personnes ayant un de leurs aïeuls qui fut « immigrant africain » se rappellent de ce dernier et/ou d’une partie de l’histoire de cette migration.

One thought on “« De l’esclavage à la liberté forcée » : interview de Céline Flory

  • 16 septembre 2015 at 20:39
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    Cela a existé aussi à Mayotte et le terme qui en est resté est « Makoua » du nom de l’ethnie mozambicaine qui a fourni l’essentiel du contingent des « engagés ». Terme aujourd’hui devenu péjoratif qui a la même valeur que « clochard » chez nous…

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