Œuvre visionnaire de Scott Joplin, Treemonisha fait dialoguer le ragtime, la voix lyrique et les héritages afro-descendants dans une fresque musicale profondément émancipatrice à voir le 28 février prochain au Tropiques Atrium en Martinique. Porté par des artistes venus d’horizons multiples, dont plusieurs voix originaires de la Caraïbe, cet opéra rare résonne comme un pont entre les Amériques, l’Europe et les îles, où la musique devient langage de transmission, de mémoire et de liberté.
À la fois opéra ragtime et fable d’émancipation, Treemonisha de Scott Joplin sera bientôt présenté sur la scène du Tropiques Atrium en Martinique. Composé en 1910, cet opéra s’inscrit à la croisée des mondes entre le ragtime naissant, des traditions vocales afro-américaines et la forme d’opéra jouée habituellement en Europe. À une époque où l’accès à la musique dite « savante » s’avère presque impossible, Scott Joplin s’autorise à investir l’univers de l’opéra et y fait résonner des thèmes essentiels et politiques : les droits humains, la transmission du savoir, l’éducation ou encore l’émancipation collective y sont abordés.
L’Opéra Paris Outre-Mer (OPOM) et la fondation d’entreprise Sphère ont donc choisi de coproduire une œuvre qui puise son souffle dans une narration symbolique, ancrée dans l’histoire afro-américaine. Ainsi, « la scène se déroule dans une plantation de l’Arkansas entourée d’une forêt dense alors que les Blancs ont quitté les lieux et que les Noirs s’émancipent. Ned et sa femme Monisha prennent la direction de la plantation. A cette époque, si les croyances et les pratiques de sorcellerie étaient monnaie courante, le couple prie fortement pour avoir un enfant sous son toit qui recevrait une éducation saine sans avoir recours à ces superstitions. » Par la suite, les scènes se suivent avec la naissance de Treemonisha, enfant trouvée puis instruite, devient le cœur battant de l’opéra : « les prières de Ned et Monisha sont entendues. Et un matin de septembre 1866, Monisha trouve un bébé sous un arbre. Ils le considèrent dès lors comme leur propre enfant. La petite fille passe son temps à jouer sous l’arbre, Monisha la surnomme alors Treemonisha. » Dans un environnement où priment emprise, peur et croyances obscurantistes, Treemonisha, dont le rôle est tenu par Zandile Mzazi, soprano déjà connue du public martiniquais, fait le choix de la connaissance et de la non-violence pour « affranchir sa communauté tout entière du joug des traditions et des superstitions obscurantistes. Cet opéra ragtime symbolise alors le bonheur des personnes délivrées des sortilèges. »
Des rythmes fortement marqués, où se croisent gospel et jazz, où se côtoient chants populaires et opéra, Treemonisha est progressivement devenu une pièce majeure du répertoire de Scott Joplin.
Voix caribéennes et trajectoires lyriques
Soprano lyrique-dramatique formée à l’Université du Cap, Zandile Mzazi déploie une carrière internationale affirmée. Présente sur les scènes de New York à Vienne, de Paris à Johannesburg, elle incarne une voix puissante et engagée, déjà remarquée aux côtés de Peter Valentovič. Elle partagera la scène avec de nombreuses voix caribéennes et trajectoires lyriques, parmi lesquelles deux autres sopranos : Marie-Claude Bottius et Leïla Brédent.
Originaire de Martinique, Marie-Claude Bottius inscrit son parcours dans une exigence artistique nourrie de transmission et d’ouverture. Formée auprès de Christiane Eda-Pierre, diplômée de l’École normale de musique de Paris, enrichie par des expériences au conservatoire Verdi de Milan et au Metropolitan Opera of New York, elle développe une démarche singulière où « l’interprétation d’œuvres d’art lyrique classiques et contemporaine, la mise en relation de l’art lyrique avec la culture afro-descendante et l’association de l’art lyrique avec des artistes plasticiens pluridisciplinaires » constituent le socle de ses choix artistiques. La soprano guadeloupéenne Leïla Brédent, qui tient dans la pièce le rôle de Lucy (une amie de Treemonisha) a quant à elle été formée à Paris après une Licence de musicologie. Plus tard, elle affine sa voix auprès de Molière Athalys et bénéficie des conseils de figures majeures telles que Grace Bumbry, Barbara Hendricks et June Anderson.
Sur la scène du Tropiques Atrium, on retrouvera également Jean-Loup Pagésy, originaire lui aussi de Guadeloupe, qui s’illustre par une remarquable polyvalence, de la musique baroque au répertoire contemporain. Le natif de Trois-Rivières, excellent musicien, a amorcé son parcours vocal au sein des Chanteurs de Saint-Eustache en 1989.
Peter Valentovič, chef à la trajectoire plurielle, le Chœur Sainte-Thérèse du Père Élie qui depuis plus de trente ans fait résonner musiques sacrées, classiques et profanes sur les scènes en Martinique et à l’international, et l’Orchestre de Presbourg seront également sur scène pour offrir au public cette œuvre au public martiniquais le 28 février prochain.
Treemonisha relie le ragtime à l’opéra, le populaire au savant, l’Amérique afro-descendante à l’Europe musicale. Scott Joplin, né en 1868 et disparu en 1917, laisse une empreinte durable sur l’histoire de la musique et son œuvre reçoit une reconnaissance tardive mais décisive : en 1976, il se voit décerner à titre posthume le prix Pulitzer, consacrant son rôle fondamental dans le développement de la musique américaine. Treemonisha demeure ainsi un manifeste artistique et politique, porté aujourd’hui par des artistes venus d’horizons multiples, et donc de la Caraïbe, qui prolongent, par leurs voix et leurs trajectoires, l’élan créatif de son compositeur devenu l’une des trois figures les plus illustre du ragtime avec Joseph Lamb et James Scott.