Richard Price raconte le « Combat pour la forêt et les droits de l’homme » du peuple Saamaka*

Peuple Saramaka contre Etat du Suriname. Combat pour la forêt et les droits de l'homme
Peuple Saramaka contre Etat du Suriname. Combat pour la forêt et les droits de l'homme

Richard Price s’intéresse depuis de nombreuses années aux peuples marrons du Suriname et de la Guyane. Le dernier livre en date de l’anthropologue américain, Peuple Saramaka contre État du Suriname : combat pour la forêt et les droits de l’homme, propose une nouvelle immersion dans l’histoire et la société du peuple Saamaka, celle de « la bataille menée par les Saamaka pour garder le contrôle de cette partie de forêt qui est la leur« . Dans ce livre qui a obtenu le Best book prize 2012 de l’association American Political Science (catégorie Human rights), on découvre la bataille juridique menée par Wazen Eduards et Hugo Jabini contre l’exploitation forestière de leurs terres traditionnelles, bataille qui leur a valu en 2009 le prix Goldman pour l’environnement. Richard Price met en lumière une offensive sans précédent où le droit foncier et coutumier du peuple Saamaka a trouvé écho au niveau international. À l’occasion de la sortie de Peuple Saramaka contre État du Suriname : combat pour la forêt et les droits de l’homme, et après son précédent livre, Voyage avec Tooy (paru en 2010 aux éditions Vents d’ailleurs), e-Karbé a souhaité en savoir plus sur l’intérêt de Richard Price pour les peuples marrons.

e-Karbé – Votre démarche d’anthropologue vous a régulièrement conduit à vous intéresser aux peuples Marrons, notamment aux Saamakas. Quelles sont les raisons qui vous ont poussé à vous intéresser à ce peuple ? Qu’est-ce qui fait l’authenticité du peuple Saamaka ? Quels sont ses desseins actuels ?
Richard Price – Les Saamaka sont l’un des six peuples marrons du Suriname et de Guyane, dont le nombre s’élève aujourd’hui à plus de 120 000 personnes. Avec Sally Price et depuis le milieu des années 1960, je me consacre à l’étude de leurs vies et de leur histoire (cf. www.richandsally.net). Vers le milieu des années 2010, les gens connus jusqu’ici sous le nom de « Saramaka » ont décidé de se désigner, dans leurs documents officiels, comme « Saamaka », laissant tomber le « r » pour refléter leur propre prononciation du terme.
Dans les années 1960, quand j’étais jeune ethnologue ayant déjà fait cinq mois de recherche en Martinique (à Petite Anse) sur la magie de la pêche (voir mon livre Le bagnard et le colonel, PUF, 2002), j’ai décidé de me former comme spécialiste de l’aire afro-américaine plus large, du Canada jusqu’à l’Argentine, passant par les USA, les Caraïbes, le Brésil, etc. Et, à l’époque, les Marrons du Suriname me semblaient être les plus indépendants, les moins colonisés, de toutes les populations noires des Amériques. Nous avons choisi les Saamaka, un des deux groupes les plus importants, et avons commencé nos recherches avec un séjour de deux ans parmi eux.

Les Saamaka – aujourd’hui à peu près 55 000 personnes dont le territoire traditionnel se trouve dans l’intérieur du Suriname – sont les descendants d’Africains déportés vers la colonie néerlandaise du Suriname dans la seconde moitié du dix-septième siècle. Vers la fin du siècle, leurs ancêtres se sont rebellés et se sont échappés des plantations de la côte où ils étaient en esclavage pour s’enfuir dans la forêt tropicale. Pendant plus d’un demi-siècle, ils ont mené une guérilla contre les milliers de troupes envoyés par les colons pour les détruire et, en 1762, ils ont signé un traité de paix avec la couronne hollandaise qui leur a garanti la liberté, cent ans avant l’émancipation générale des esclaves au Suriname. Le traité a donné aux Saamaka non seulement leur liberté mais aussi leur territoire dans l’intérieur du pays.

Depuis ce temps-là (que les Saamaka désigne comme « les premiers temps »), ils sont restés largement indépendants et très fiers de leur liberté. Ils ont résisté aux tentatives de l’État du Suriname (colonial jusqu’à 1975, indépendant depuis) de les assimiler, de les rendre simples « citoyens » au lieu de reconnaitre qu’ils constituaient un peuple avec sa propre langue, ses propres lois, et un territoire qui leur appartient.

e-Karbé – « Peuple Saramaka contre État du Suriname. Combat pour la forêt et les droits de l’homme » : le titre de votre ouvrage exprime d’emblée une notion d’engagement, celui du peuple Saamaka. Comment se traduit cet investissement dans les faits ?
Richard Price – La souveraineté du peuple saamaka a été menacée dans les années 1990 quand l’État du Suriname a vendu presque la totalité de leur territoire traditionnel aux multinationales chinoises, malaysiennes, et indonésiennes pour l’abattage des arbres. Pendant plusieurs années, des leaders saamaka de la résistance ont voyagé de village en village- il y en a presque soixante-dix sur le fleuve Suriname – pour discuter leur stratégies. Ils ont décidé de réagir, avec l’aide d’un spécialiste en droits de l’homme international et moi-même, en saisissant en 2000 la Commission Interaméricaine des Droits de l’Homme et, éventuellement, la Cour Interaméricaine des Droits de l’Homme pour décider de leur sort.

Enfin, en mai 2007, les juges de la Cour Interaméricaine se réunissaient à San José, au Costa Rica, pour entendre le cas du Peuple Saramaka contre la République du Suriname. Est-ce que les Saamaka ont le droit de gérer leur territoire traditionnel ou est-ce que tout l’intérieur du pays, y compris ses ressources naturelles, appartient à l’État (comme affirme la constitution du Suriname) ? Trois équipes d’avocats ont plaidé le cas – ceux qui représentaient les Saamaka, ceux qui appartenaient à la Commission, et ceux de l’État du Suriname. Pendant l’audience – qui durait deux jours, j’avais le rôle de « témoin expert » pour les Saamaka et Sally servait comme interprète officiel pour les témoins saamaka.

La Cour, en se basant sur son respect pour la mémoire collective saamaka, a d’abord déclaré que les Saamaka (et les autres peuples marrons) seraient désormais considérés comme l’équivalent des peuples autochtones devant la loi internationale. Cela veut dire que les Saamaka et d’autres Marrons ont le droit aux mêmes protections que des peuples autochtones partout dans le monde, selon la Déclaration sur les Droits des Peuples Autochtones, adoptée par l’Assemblée générale des Nations Unies en 2007.

Deuxièmement, ils ont déclaré que les Saamaka et des autres peuples tribaux ont des droits collectifs. Cela veut dire que le peuple saamaka a une personnalité juridique. En France, ce serait impossible : du point de vue légal, il n’y a pas des groupes minoritaires. Reconnaître tels groupes comme personnalités juridiques risquerait de tomber dans le soi-disant communautarisme. Pareillement, la constitution actuelle du Suriname dit qu’un groupe minoritaire comme les Saamaka ne peut pas avoir une personnalité juridique. Selon cette constitution, comme en France, chaque personne, y compris un Saamaka, est un simple citoyen. Mais, désormais, suite au jugement de la Cour, l’État du Suriname est obligé de changer sa constitution pour permettre telle reconnaissance. Désormais, le peuple saamaka aura des droits collectifs comme personnalité juridique.

Troisièmement, la Cour a déclaré que les Saamaka ont le droit de gérer leur territoire traditionnel et que la définition de ce territoire – ses frontières exactes – doit être désignée selon les traditions historiques des Saamaka, basées sur l’histoire orale.

Quatrièmement, la Cour a déclaré que le peuple saamaka a le droit d’accorder, ou de refuser, son consentement préalable, donné librement et en connaissance de cause (en anglais, « free, prior, and informed consent » [FPIC]). Il a le droit de donner ou refuser son accord à l’égard de chaque projet de développement ou investissement proposé par l’État qui risque d’avoir des conséquences pour son territoire. Et, s’il donne son accord, il a le droit de solliciter sa juste part des bénéfices du projet.

Et finalement, la Cour a ordonné que l’État crée un fonds dans l’intérêt du Peuple saamaka, en récompense pour les dommages matériels et moraux causés par les activités forestières et minières des multinationales. Ce fonds, avec un montant initial d’environ 500 000 euros, serait géré par le Peuple saamaka.

C’est un grand honneur pour moi que les Saamaka aient décidé d’utiliser une partie de cet argent pour financer la publication en langue saamaka d’un de mes livres qui raconte leur histoire à partir des mots des grandes personnes que j’ai fréquentées dans les années 1970 (c’est le livre qui était publié en français par le Seuil sous le titre Les Premiers Temps. Ce sera le premier livre jamais publié en langue saamaka. Sally et moi venons de terminer la traduction. Les Saamaka comptent acheter deux ou trois milles exemplaires pour les utiliser dans les écoles au pays saamaka. On voit à quel point les Saamaka se sont investis dans leur mémoire collective, leur propre version de l’histoire, pour assurer qu’elle soit transmise aux futures générations.

Il n’y a pas longtemps, deux des leaders des Saamaka dans la lutte pour leur territoire ont gagné un grand prix – le Goldman Prize for the Environment (souvent appelé « le prix Nobel de l’environnement »). On les a accompagnés à San Francisco et puis à Washington, où ils ont reçu un chèque de 150 000 dollars. La fondation Goldman a cité le capitaine saamaka Wazen Eduards et l’étudiant en droit saamaka Hugo Jabini pour avoir établi « un nouveau précédent en faveur des peuples indigènes et tribaux ». On peut voir un clip-vidéo, narré par Robert Redford, qui raconte cette lutte.

e-Karbé – Partant de votre regard d’anthropologue, qu’est-ce qui fait la spécificité du combat du peuple Saamaka en comparaison d’autres peuples dont le mode de vie est en danger ?
Richard Price – Chaque combat a ses spécificités qui reflètent la nature du colonialisme, la force de l’identité du peuple, et d’autres considérations. Pour les Saamaka, leur identité est ancrée dans leur histoire de lutte, dans la période qu’ils appellent fesitén (« les premiers temps »). Ils luttent pour leur souveraineté, pour le droit de dire « non » à l’assimilation dans la population générale de l’État. Ils veulent rester à la fois autonomes et citoyens, comme beaucoup d’autres populations minoritaires à travers le monde.

e-Karbé – Dans votre livre, il est question des Saamakas « se saisissant des instruments juridiques internationaux des Droits de l’Homme » et qui « conduisent eux-mêmes, depuis des années, leur propre campagne de revendications ». Ils mènent donc un combat très contemporain tout en étant un peuple qui a su au travers des générations préserver une belle densité culturelle. Comment expliquez-vous qu’ils aient réussi à conserver cette réalité caractéristique ?
Richard Price – Jusqu’au moment où l’État a commencé à s’intéresser aux ressources naturelles (l’or, le bois…) dans leur territoire, les Saamaka jouissaient de la liberté de se développer comme ils voulaient. Ils ont créé une nouvelle langue créole, une religion très riche, un système de jurisprudence, une économie unique au monde – une merveille de la créolisation. Et ils ont fait tout cela en temps de guerre constante contre les armées des colons européens. C’est une histoire héroïque que Sally et moi avons essayé de capter dans nos livres (voir www.richandsally.net).

e-Karbé – Votre livre a reçu le prix 2012 du meilleur ouvrage de l’association American Political Science (APSA), dans le domaine des droits de l’homme. Une distinction qui contribue, en plus de votre travail, à attirer l’attention sur ce combat. Dans quelle mesure celui-ci peut-il influer sur le monde qui l’entoure ?
Richard Price – Affaire à suivre… Mes livres sur les Saamaka ont reçu plusieurs prix internationaux. Voyages avec Tooy, que j’ai écrit avec mon grand ami Tooy Alexandre, un homme saamaka qui habite depuis des décennies à Cayenne, en a reçu trois, dont je suis très fier. Mais je ne crois pas que cela a une grande influence sur les potentiels lecteurs.

e-Karbé Pouvez-vous expliquer comment la nature de votre travail d’anthropologue, spécialiste des sociétés afro-américaines, et votre dernier livre peuvent éclairer par exemple un Guyanais ou, plus largement, un Caribéen sur sa propre société ?
Richard Price – Pour un Guyanais, ce livre doit souligner (tout comme notre livre Les Marrons qui a été écrit spécifiquement pour des Guyanais) la spécificité des Saamaka qui vivent parmi eux. Aujourd’hui, quelques 15 000 Saamaka habitent en Guyane, la majorité toujours sans titres de séjour. Ce peuple tellement fier de son histoire – dans laquelle il faut inclure leur longue histoire comme canotiers en Guyane depuis le milieu du 19e siècle – est souvent marginalisé en Guyane. Selon nous, il doit être plutôt embrassé comme un composant fondamental du peuple guyanais.

Pour des autres Caribéens, la lutte des Saamaka pour leur autonomie et leur victoire devant la Cour peut servir comme exemple des multiples possibilités contre l’assimilation tout court. L’exemple des Saamaka montre comment un peuple peut, au moins en partie, réussir à définir sa propre place dans le monde, sans être sous le soulier des nations plus fortes.

e-Karbé – Et finalement, d’après vous, à qui s’adresse plus particulièrement votre livre ?
Richard Price – D’abord aux jeunes Saamaka qui vivent à Kourou, Mana, Cayenne ou Saint-Laurent, aujourd’hui scolarisés en français et intéressés dans l’histoire de leur peuple. Et puis à n’importe quel citoyen du monde qui s’intéresse aux possibilités de restructurer le présent système, de laisser ouverte la possibilité d’identités multiples, de ne pas écraser des créations culturelles centenaires réalisées par les afro-américains partout dans l’hémisphère.

* »Saamaka » ou « Saramaka »

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