Les Tréteaux du Maroni ou l’art des Traversées

Festival du bout des mondes, Les Tréteaux du Maroni reviennent à Saint-Laurent-du-Maroni en Guyane pour une 20e édition placée sous le signe des Traversées. Entre théâtre, danse, cinéma et exposition, la compagnie Ks and Co poursuit son travail de maillage artistique dans une programmation résolument contemporaine.

À Saint-Laurent-du-Maroni, du 23 au 26 avril 2026, le festival Les Tréteaux du Maroni célèbre sa 20e édition autour de la thématique évocatrice des Traversées. Porté par la compagnie Ks and Co, fondée par Ewlyne Guillaume et Serge Abatucci, ce rendez-vous théâtral s’impose depuis 2006 comme un espace singulier de création et de circulation artistique, à la croisée des imaginaires caribéens, sud-américains et européens.

Né comme un « festival du bout des mondes », Les Tréteaux du Maroni n’a cessé de creuser un sillon exigeant : celui d’une scène ouverte, traversée par les langues, les histoires et les identités plurielles. Cette volonté de « maillage et de recherche théâtrale avec les identités plurielles » trouve aujourd’hui encore une résonance particulière dans la densité de sa programmation. Car ici, la diversité des formes et des origines ne relève pas d’un simple affichage : elle répond à un projet profond, celui de faire de Saint-Laurent-du-Maroni un point de convergence, une « tête de pont de ces nouveaux réseaux » entre la Caraïbe, l’Amérique latine et l’Europe.

Un festival du bout des mondes à la traversée des imaginaires
Cette édition anniversaire déploie ainsi un éventail d’écritures scéniques qui dépasse largement le cadre du théâtre au sens strict. Entre récits, danse, seul-en-scène, créations contemporaines et propositions à destination du jeune public, le festival compose une cartographie sensible des préoccupations du monde actuel, du rapport de l’homme à son environnement à sa constante recherche de liberté. Il offre ainsi aux spectateurs une multiplicité de points d’entrée, de regards sur le monde et d’expériences.

La thématique des Traversées irrigue l’ensemble de la programmation, tant dans ses formes que dans ses récits. Elle se donne à voir dès les propositions destinées au jeune public, avec Parole d’eau des compagnies Motus et Djamara. À travers les trajectoires croisées de deux amies, l’une au Sénégal, l’autre au Canada, le spectacle met en scène des réalités opposées (abondance et manque) et fait entendre « les différentes formes de l’eau : eau de source, eau de puits, eau sale, eau de pluie ». Une traversée géographique et sensible, « de l’Afrique du Sahel à l’Amérique du Nord », qui parle autant d’inégalités que de liens invisibles.

Cette idée de passage, de déplacement, se prolonge dans Écume de la compagnie Hocco. Ici, la traversée devient migration, fuite et espoir. « Entre beauté fragile et récits de migration, les corps racontent l’exil, l’espérance et la rencontre ». Inspirée par l’enfance guyanaise de la chorégraphe Muriel Merlin, la pièce propose « une traversée poétique et engagée », où les corps deviennent porteurs d’histoires et de frontières.

D’autres formes de traversées émergent dans la programmation, notamment avec Harriet Tubman – Passeuse de l’Ombre, qui convoque une figure historique de la fuite et de l’émancipation, ou encore avec Au bout du Pays, nouvelle création du centre dramatique Kokolampoe. Dans ce seul-en-scène porté par Serge Abatucci, un mécanicien naval nous entraîne dans une traversée plus intime, presque intérieure. Entre rêves d’évasion et réalité sociale, le personnage cherche à « sortir du trou infernal » en convoquant des imaginaires qui oscillent « du noir profond à la luminosité d’une aube conquise ». Une autre manière de traverser les désillusions, les héritages et les possibles.

Les Traversées comme fil rouge sensible et politique
Le festival étend également ces Traversées au cinéma, avec la projection du film d’animation Flow, le chat qui n’avait plus peur de l’eau de Gints Zilbalodis. Une œuvre accessible aux plus jeunes, mais dont la portée dépasse largement ce cadre, en explorant, là encore, le rapport à l’eau, à la peur et au dépassement.

Cette ouverture se poursuit avec la venue du réalisateur Jean-Claude Barny, qui présentera son film Fanon et animera une conférence intitulée Cinéma d’ici et d’ailleurs – Sur les Traces de Fanon. À travers son biopic consacré à Frantz Fanon, engagé dans le contexte de la guerre d’Algérie, c’est une autre traversée qui se dessine : celle des idées, des luttes et des temporalités. La pensée de Fanon, profondément ancrée dans les réalités coloniales, continue d’interroger notre présent, inscrivant le festival dans une réflexion qui dépasse le seul champ artistique.

Enfin, cette 20e édition rendra hommage à une figure majeure du théâtre avec l’exposition L’assourdissant murmure des invisibles ignorés, dédiée à Jacques Martial, disparu en août 2025. À travers un « retour en photographies » sur plusieurs créations, dont Le Songe d’une autre nuit (d’après Le Songe d’une nuit d’été de William Shakespeare) ou encore Cahier d’un retour au Pays natal d’Aimé Césaire, l’exposition propose une traversée mémorielle, où se croisent engagement artistique et transmission.

Au fil de ces propositions, Les Tréteaux du Maroni apparaissent comme bien plus qu’un festival : un espace vivant de circulation, où les œuvres, les artistes et les publics se rencontrent et se transforment. À Saint-Laurent-du-Maroni, ville frontière par excellence, cette dynamique trouve un écho particulier. Le fleuve Maroni, tout proche, ligne de séparation autant que voie de passage, incarne à lui seul ces traversées multiples, historiques et contemporaines.

Dans ce territoire chargé d’histoire, notamment celle du Camp de la Transportation, réinvesti aujourd’hui par la création artistique, le festival esquisse une autre géographie et fait émerger, le temps de quatre jours, un monde en mouvement.

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