Au Mucem, à Marseille, dans le cadre de la 10e édition du festival Oh les beaux jours !, les « frictions littéraires » ont continué à faire dialoguer écritures contemporaines, autres formes artistiques et grands enjeux du monde actuel. Pensé comme un espace de rencontres entre auteurs, artistes et publics, le festival marseillais explore chaque année de nouvelles façons de faire vivre la littérature hors du livre, dans des lieux emblématiques de la ville. C’est dans ce contexte que l’écrivain cubain Leonardo Padura a partagé avec le public un grand entretien consacré à son œuvre, à La Havane et à son célèbre personnage Mario Conde.
Invité de la 10e édition du festival Oh les beaux jours !, l’écrivain cubain Leonardo Padura a rencontré le public marseillais au Mucem le 31 mai dernier. Une conversation généreuse, drôle et souvent émouvante, qui a permis d’entrer dans l’univers de l’auteur de L’Homme qui aimait les chiens (Métailié, 2011) et du célèbre détective Mario Conde. Lors de cette rencontre qui a fait salle comble, Leonardo Padura nous a ouvert les portes de son quartier, de sa ville, de sa manière d’écrire et, finalement, de sa façon de regarder le monde. Car avant même de parler littérature, c’est à Mantilla qu’il nous a conduits.
Mantilla, le quartier où tout commence
À écouter Leonardo Padura, il devient vite évident que Mantilla n’est pas seulement un décor. Situé au sud de La Havane, ce quartier populaire est le lieu où il est né, où il vit toujours et où réside encore sa mère Alicia âgée de 90 ans. C’est aussi le territoire de Mario Conde, son personnage le plus célèbre que les lecteurs ont découvert en 2001 avec Passé parfait (aux éditions Métailié, premier chapitre du cycle Les Quatre Saisons).
« Un des pires dangers pour un écrivain, c’est de se déconnecter de son monde », explique l’auteur désormais figure incontournable de la littérature cubaine. Une déconnexion devenue impossible à Cuba, où « la réalité ne frappe pas à ta porte : elle entre dans ta maison sans demander ».

Cette phrase résume à elle seule sa démarche. Là où beaucoup d’écrivains finissent par s’éloigner des lieux qui les ont vus naître, Padura a choisi de rester. Comme Lyonel Trouillot en Haïti, comme Raphaël Confiant et son lien intime avec la ville du Lorrain en Martinique, par fidélité à ses souvenirs et à sa ville, mais aussi parce que cette proximité nourrit son écriture. Sa littérature constitue en partie « une chronique de ce qu’a été Cuba ces dernières années ». Et c’est vrai pour ceux qui l’écoutaient lors de cet entretien : à travers ses mots, Mantilla apparaît alors comme bien davantage qu’un point sur une carte ; un observatoire privilégié des transformations de la société cubaine.
La Havane, une histoire d’amour mouvementée
Forcément, la conversation conduit ensuite vers La Havane, cette ville qui traverse toute son œuvre comme en témoigne son dernier livre publié en France, Aller à La Havane (Métailié, 2025). Présenté comme une déclaration d’amour à la capitale cubaine, l’ouvrage explore les multiples visages d’une ville à laquelle l’écrivain reste profondément attaché.
Durant la rencontre, Padura raconte pourtant combien les déplacements sont devenus compliqués. Aller de Mantilla au centre-ville relève parfois de l’expédition. Mais derrière ces difficultés quotidiennes se dessine surtout une réflexion sur la mémoire urbaine, sur les transformations de la ville et sur les liens affectifs qui unissent les habitants à leurs lieux de vie.
Ainsi, lorsqu’Arnaud Laporte, journaliste animateur de l’entretien, lui demande s’il a finalement écrit « le livre de La Havane » avec cette récente parution dans lequel « La Havane est un roman », sa réponse prend la forme d’une confidence : « c’est un chant d’amour à ma ville. Mais je crois aussi que dans les amours qui durent longtemps, il y a des discussions ». Une formule qui résume parfaitement le regard qu’il porte sur la capitale cubaine : lucide, critique parfois, mais toujours profondément amoureux.
Mario Conde, un compagnon de route
Impossible de parler de Leonardo Padura sans évoquer Mario Conde, l’enquêteur et personnage auprès duquel le lecteur est amené à traverser la capitale cubaine et grâce auquel il en apprend plus sur divers aspects de la réalité et société cubaine.
Depuis Passé parfait (Métailié, 2001) jusqu’à Ouragans tropicaux (Métailié, 2023), le personnage accompagne l’auteur depuis plus de trois décennies. Ancien policier devenu bouquiniste, amateur de rhum, de littérature et d’ironie, Conde a vieilli avec son créateur et évidemment « le Conde des premiers romans et celui des derniers n’est pas le même », rappelle Leonardo Padura.
À travers lui, c’est aussi l’histoire récente de Cuba qui défile. Les désillusions, les espoirs, les bouleversements sociaux et politiques, mais aussi les petites joies du quotidien trouvent dans ses enquêtes un miroir souvent tendre et mélancolique. Pour les lecteurs familiers de la série, cette rencontre avait quelque chose de particulier : elle permettait de mesurer combien Mario Conde est né de l’observation attentive de la réalité cubaine. Pour les autres, elle donnait envie de faire sa connaissance, de l’enquête sur la disparition de Rafael Morin Rodriguez que mène celui qui est encore un jeune lieutenant à la dixième et foisonnante enquête qu’il mène à travers la ville et ses personnages, à la demande de ses anciens collègues de la police en l’année 2016, alors même que le pays accueille Barack Obama.
L’humour comme manière de résister
Parmi les nombreux thèmes abordés, l’humour occupe une place essentielle. « Notre réalité peut être tellement dramatique qu’il faut trouver des moyens pour surmonter ça », explique l’écrivain. Ainsi, chez Mario Conde comme chez son créateur, l’ironie n’est jamais un simple effet de style. Elle constitue une forme de protection, presque une philosophie de vie. Leonardo Padura rappelle combien la culture cubaine est traversée par cette capacité à rire de soi-même, même dans les situations les plus difficiles, « sinon, on passerait nos journées à pleurer » commente-t-il encore. Un indice qui dit aussi beaucoup de l’humanité qui traverse ses romans.
Écrire : une affaire de discipline
Autre découverte ou certitude de l’après-midi : derrière le romancier reconnu se cache un travailleur acharné. Padura raconte volontiers comment le base-ball, sport national à Cuba, a façonné son caractère. L’esprit d’équipe, l’anticipation et le goût de la compétition lui ont appris la discipline qui lui sera ensuite indispensable pour écrire.
Cette exigence se retrouve dans son rapport aux manuscrits et à la place qu’il laisse à la critique dès lors qu’il s’agit d’un examen objectif propice au travail. Sa première lectrice, son épouse Lucia, réputée impitoyable, ses éditeurs exigeants ou ses proches œuvrent toujours dans le même objectif : l’inciter à écrire le meilleur livre possible.
À ce propos, l’écrivain cite même Hemingway, ayant lui aussi des liens spéciaux avec La Havane, et son fameux « détecteur de merde », cette capacité indispensable à reconnaître ce qui ne fonctionne pas dans un texte. Une manière de rappeler que la littérature n’est pas seulement affaire d’inspiration, mais aussi de patience, de réécriture et de lucidité.
Les portes ouvertes d’un écrivain
Au terme de cette rencontre, le sentiment qui domine est celui d’une grande générosité. Quand il parle de son quartier, de sa mère, du base-ball, de Cuba, de sa façon de manipuler l’humour ou encore de ses méthodes de travail, Leonardo Padura offre bien davantage qu’une leçon de littérature. Il montre ce qui nourrit son imaginaire et ce qui continue de donner vie à ses personnages.
Pour ceux qui ne l’ont jamais lu, cette après-midi au Mucem constituait une invitation idéale à découvrir son œuvre. Pour les lecteurs de longue date, elle donnait envie de repartir dans les rues de Mantilla et de La Havane aux côtés de Mario Conde, ce compagnon de route qui, depuis plus de trente ans, observe avec lucidité, tendresse et ironie les soubresauts de son époque.
Et après avoir écouté le fils d’Alicia, humble enfant de Mantilla, parler de sa ville, une certitude demeure : à La Havane, la réalité peut défier toutes les fictions.