Le 16 mai 2026, dans le cadre du Temps des mémoires, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et le musée du quai Branly – Jacques Chirac proposent une nouvelle édition d’Esclavage & Cinéma. Une programmation qui interroge les héritages de l’esclavage à travers des récits contemporains, entre transmission, contestation et réappropriation.
Comment faire vivre une mémoire qui, à la fois, pèse et fonde ? Comment transmettre ce qui, parfois, demande à être combattu ? À l’occasion du Temps des mémoires et des journées de commémoration de l’abolition de l’esclavage, la Fondation pour la mémoire de l’esclavage et le musée du quai Branly – Jacques Chirac à Paris proposent une programmation qui fait de l’histoire un espace d’exploration et de réinterprétation. À travers films et installation, le cycle Esclavage & Cinéma explore les multiples formes que prend aujourd’hui la mémoire de l’esclavage, entre héritage à déconstruire et racines à revendiquer.
Pour cette édition, confiée à Antoine Guégan, historien du cinéma, le festival, qui s’inscrit dans les 25 ans de la loi Taubira, fait dialoguer des œuvres venues de Guyane, des États-Unis ou encore de l’océan Indien. Autant de regards pour interroger ce que cette mémoire produit aujourd’hui : une mémoire plurielle, parfois traversée de contradictions, mais toujours à l’œuvre.
Car ce que dessine la programmation, c’est d’abord une tension : celle d’une mémoire à la fois transmise et contestée.
Dans Bonnarien du slameur et scénariste Adiel Goliot, cette tension prend une forme concrète et intime. Une femme, dockeuse en Guyane, entreprend de changer de nom, refusant celui attribué à son ancêtre lors de l’abolition. Ce nom, elle le porte comme une trace imposée, un héritage administratif de la violence historique. Sa démarche n’est pas seulement symbolique : elle est une tentative de reprise de pouvoir, une manière de dire que tout ne doit pas être conservé au nom de la mémoire. Ici, se souvenir ne suffit pas, il faut aussi choisir ce que l’on garde, ce que l’on refuse et dont on doit se défaire.
À l’inverse, d’autres œuvres donnent à voir une mémoire qui se transmet, parfois de manière plus diffuse, presque souterraine. Dans Tan Lontan (Guillaume Noura), une grand-mère raconte à une enfant une histoire étrange, au cœur d’un rituel de transe. L’enfant, d’abord effrayée, écoute, pressentant que ce récit dépasse la simple fiction. Rien n’est explicitement didactique et pourtant tout agit : la peur, le mythe, le lien entre générations. La mémoire circule ici par le récit, par l’imaginaire, comme une connaissance indirecte mais essentielle. Ce qui n’est pas nommé continue de travailler les corps et les esprits.
Une mémoire prise entre héritage et refus
Entre ces deux pôles, refuser et transmettre, s’ouvre un espace plus trouble, celui d’une mémoire à réactiver. Un extrait de Tu me copieras (2004) de Jean-François Boclé. L’installation vidéo et sonore de l’artiste récemment disparu, à qui le festival rendra hommage, en donne une forme saisissante. Face à un tableau noir, une main écrit à la craie les articles du Code Noir, pendant qu’une voix les dicte dans un casque audio. Les mots s’accumulent, saturent l’espace, jusqu’à recouvrir entièrement la surface. Pour beaucoup, ces textes fondateurs de l’ordre esclavagiste n’ont jamais été lus, ni même entendus. L’œuvre met ainsi en lumière une autre forme de lutte : celle contre l’oubli organisé, contre les silences de la transmission institutionnelle. Le cinéma devient alors un lieu où cette mémoire peut se rejouer autrement, à la fois comme savoir, mais aussi comme expérience.
Dans The Door of No Return (Sylvia Solf et Suzanne Smith), la mémoire passe par le corps. Un artiste de performance investit la Maison des Esclaves sur l’île de Gorée, transformant ce lieu chargé d’histoire en espace de création. Par le mouvement, il explore « les complexités du passé et du présent », faisant du geste une forme de langage. Ici, l’histoire passe par le geste et le mouvement, comme une expérience à éprouver plutôt qu’un récit à entendre. Le corps devient archive, porteur d’une mémoire à la fois personnelle et collective, où la douleur se mêle à une tentative de guérison.
Mais cette mémoire portée par les corps n’est pas toujours unificatrice. Elle peut aussi révéler des fractures. Dans Little Sénégal de Rachid Bouchareb, un homme quitte Gorée pour retrouver, aux États-Unis, les descendants de ses ancêtres déportés. Son voyage, guidé par le désir de « réunir sa famille par-delà les siècles et les frontières« , le confronte à une réalité plus complexe : celle d’une mémoire fragmentée, marquée par les différences d’expérience entre Afrique et diaspora. Entre méconnaissance, tensions et malentendus, la quête des origines ne garantit pas la réconciliation. Elle révèle au contraire que la mémoire, loin d’être un lien évident, peut aussi être un lieu de conflit.
L’édition 2026 du festival opte pour une programmation qui démontre que la mémoire de l’esclavage n’est ni stable, ni consensuelle et qui se construit à travers des gestes artistiques comme dans The Door of No Return, des récits comme avec Tan Lontan, des luttes individuelles montrée avec Bonnarien et collectives avec Little Sénégal. Elle peut être revendiquée comme une racine, transmise comme un héritage, ou contestée comme une assignation.
Entre transmission et transformation, entre fidélité et rupture, la mémoire de l’esclavage apparaît comme un terrain vivant, traversé de tensions.