Ce mardi 5 mai 2026, Arte propose Les Noirs au temps des nazis : des victimes oubliées, un documentaire consacré au destin de Lionel Romney, marin afro-caribéen né en République dominicaine. À travers cette trajectoire arrachée aux Caraïbes et plongée dans l’Europe nazie, le film exhume une mémoire longtemps restée dans l’ombre.
Diffusé sur Arte, Les Noirs au temps des nazis : des victimes oubliées s’attache à faire émerger une mémoire afro-caribéenne oubliée, celle de Lionel Romney. Une découverte à prolonger par le livre de sa fille Mary Romney-Schaab, publié en 2020, autre jalon essentiel pour comprendre ce pan méconnu de la Seconde Guerre mondiale.
D’emblée, le film réalisé par Stefanie Daubek et Jermain Raffington se place sous le signe d’un manque : celui d’une mémoire absente, d’un récit incomplet, d’une histoire européenne qui a longtemps ignoré certaines trajectoires venues des Caraïbes. Il ne raconte pas seulement l’Histoire, il interroge et éclaire ce qu’elle a laissé dans l’ombre.
Le documentaire s’organise autour d’une enquête familiale mais refuse le simple portrait. Il avance comme une exploration : archives, témoignages, reconstitutions viennent recomposer une existence fragmentée par le silence. Car, avant d’être un sujet historique, Lionel Romney est d’abord une mémoire empêchée. Une mémoire afro-caribéenne restée enfouie pendant des décennies.
Des Caraïbes aux camps, une trajectoire invisibilisée
« Né en 1912 en République dominicaine dans une famille afro-caribéenne, Lionel Romney s’engage à l’âge de vingt-deux ans dans la marine marchande, porté par un désir de découvrir le monde ». Cette promesse de quitter les Caraïbes pour parcourir les mers est au cœur du récit. Mais elle se transforme en piège historique lorsque la guerre surgit. Le film s’arrêtera forcément sur cette rupture : l’irruption brutale de l’Histoire dans une trajectoire individuelle.
De la Méditerranée à l’Italie, puis jusqu’à Mauthausen, le parcours de Lionel Romney dessine une géographie de la violence. Une géographie que le documentaire relie constamment à ses origines : les Caraïbes ne sont jamais loin, comme point de départ, comme horizon perdu, comme ancrage identitaire. C’est aussi ce qui rend cette histoire si singulière. Car c’est là que le film dans sa démarche frappe juste : il met au jour une part méconnue de l’Histoire. La présence de prisonniers noirs dans le système concentrationnaire nazi reste largement absente du récit dominant. Une invisibilisation qui tient autant à l’histoire européenne qu’à ses angles morts coloniaux. En ce sens, le documentaire dépasse largement le cas de Lionel Romney.
« Nourri de témoignages et de reconstitutions historiques, ce documentaire retrace le parcours de Lionel Romney […] des Caraïbes à l’Autriche, en passant par l’Italie », un trajet qui se comprend pas seulement comme un dramatique itinéraire géographique : c’est aussi celui d’une mémoire fragmentée. Une mémoire afro-caribéenne confrontée à la violence nazie, mais aussi aux hiérarchies raciales persistantes, y compris au sein des camps. Le film évoque ainsi une réalité dérangeante : celle d’une « double peine ». Être à la fois victime du système concentrationnaire et exposé à des formes de discrimination de la part d’autres détenus. Une dimension rarement abordée, qui complexifie la mémoire de la déportation et révèle combien certaines expériences restent en marge du récit collectif.
Quand la mémoire familiale devient histoire
« En donnant voix à ces vécus longtemps tus […], les réalisateurs […] interrogent la place de ces mémoires dans le récit collectif ». De fait, il ne s’agit pas seulement de raconter, mais de réintégrer. Réintégrer les trajectoires afro-caribéennes dans une histoire qui les a longtemps ignorées.
Un travail de réintégration qui se prolonge dans le livre de Mary Romney-Schaab, An Afro-Caribbean in the Nazi Era: From Papiamentu to German. Là où le film donne une forme visuelle à cette mémoire, le livre en constitue la matrice intime. Il repose sur un matériau essentiel : la parole du père, recueillie tardivement par la fille, après des décennies de silence. Car la mémoire, ici, n’est pas immédiate. Elle est lente, difficile, parfois douloureuse. Pendant plus de quarante ans, Lionel Romney n’a presque rien dit de son expérience. Puis, à force de patience, sa fille parvient à ouvrir un espace de récit. Ce sont ces entretiens qui structurent le livre, entre histoire orale, mémoire familiale et reconstruction personnelle.
À travers cet ouvrage, plus que le fait de retracer un parcours, il s’agit d’interroger la transmission et le pouvoir de la mémoire collective via la traversée d’une histoire familiale. Comment raconter une histoire que l’on a longtemps tue ? Comment faire exister une mémoire afro-caribéenne dans un récit historique qui l’a marginalisée ? Comment relier les Caraïbes, la République dominicaine et l’Europe dans une même narration ?
En ce sens, le livre devient une extension du film, mais aussi une autre porte d’entrée. Plus introspective, plus analytique, plus ancrée dans la subjectivité. Il insiste notamment sur le rôle des langues, sur la circulation entre les mondes, sur cette identité multiple forgée entre les Caraïbes et l’Europe. Surtout, il rappelle que la mémoire n’est jamais donnée : elle se construit. Elle se cherche. Elle se transmet. Et parfois, elle se répare.
La présence de Mary Romney-Schaab dans le documentaire renforce ce dialogue entre les formes. Elle incarne cette génération qui hérite d’un silence et tente de le transformer en récit. Son livre auto-édité devient alors bien plus qu’un témoignage : une contribution essentielle à une mémoire afro-caribéenne encore en construction.
Au fond, Les Noirs au temps des nazis : des victimes oubliées pose une question simple et vertigineuse : que reste-t-il des histoires que l’on ne raconte pas ? En suivant le destin de Lionel Romney, des Caraïbes à Mauthausen, le film montre que l’oubli n’est jamais neutre. Il révèle une hiérarchie implicite des mémoires. En réinscrivant cette trajectoire dans l’histoire, en la reliant à la République dominicaine, aux Caraïbes, à une identité afro-caribéenne, le documentaire et le livre participent d’un même geste : élargir le cadre. Redonner une place à celles et ceux qui en ont été exclus.
Les Noirs au temps des nazis : des victimes oubliées
Documentaire de Stefanie Daubek et Jermain Rafington
Mardi 5 mai 2026, 22 h 40 sur Arte