Juan Gélas a réalisé « Noirs de France », l’histoire de « millions de français »

Juan Gélas est l’auteur, avec Pascal Blanchard, de la série Noirs de France qui sera diffusée à partir de cette semaine sur France 5. Dans trois épisodes d’un documentaire historique, ils reviennent sur la période, de 1889 à nos jours, au cours de laquelle s’écrivent les premiers événements qui lient la France et les populations noires parties de la société française. Juan Gélas a accepté de revenir, pour e-Karbé, sur cette part inexprimée de l’histoire de France, sur l’absence dans les mémoires des événements qui lient de façon définitives la France et les Noirs. Outre la démarche première du réalisateur d’éclairer à travers des documents d’archives et des témoignages de plusieurs personnalités cet aspect de la mémoire collective, nous l’avons interrogé sur la portée de ce projet historique inédit.

e-Karbé – Comment avez-vous été amené à vous intéresser aux Noirs de France et quel est globalement le propos de votre série documentaire ?
Juan Gélas – J’ai tout de suite envie de retourner votre question : on pourrait s’étonner du fait que cette histoire, qui est celle de millions de Français, n’est pas encore été racontée. Ce n’est pas étonnant qu’elle ait tant de mal à s’inscrire dans notre mémoire collective nationale. La présence afro-antillaise en France hexagonale remonte à plus de 300 ans, elle a construit des histoires multiples, complexes et particulières, qui font partie intégrante de notre grande histoire nationale et, malgré cela, l’histoire de la France noire est encore mal connue, largement absente de nos livres d’histoire. Le propos de notre série est donc de baliser le terrain, de reposer des bases que nous puissions tous partager afin de pouvoir réfléchir ensemble, plutôt que de se perdre dans des débats sans fin, souvent fondés sur l’ignorance, ou sur les fantasmes des uns et des autres qui ressurgissent sans cesse autour des questions d’intégration ou d’identités culturelles. Nous devons nous souvenir que l’histoire des Noirs de France est une histoire sociale, politique, culturelle qui se construit autour de moments précis, d’événements, de dates, de personnages et de courants d’idées dont nous ignorons collectivement presque tout. C’est aussi une histoire de luttes, ses héros, ses moments sombres et ses pages de lumière. En réalisant des documentaires, j’essaie d’éclairer un peu le monde dans lequel nous vivons, afin que nous puissions tous ensemble y voir un peu plus clair. L’ignorance collective qui s’est accumulée autour de l’histoire des Français noirs s’est superposée aux blessures héritées du passé, celles laissées par la traite, par la colonisation. Aujourd’hui, le résultat est terrible, il est urgent de trouver des éléments de langage communs qui pourront nous permettre de panser certaines de ces blessures, de regarder ensemble notre passé commun et d’imaginer l’avenir.

e-Karbé – La série s’étend sur trois périodes distinctes de l’histoire des Noirs de France. Quelle logique avez-vous retenue pour procéder au découpage de ces trois temps ?
Juan Gélas – Avec Pascal Blanchard qui est historien et co-auteur avec moi de la série « Noirs de France », nous avons décidé de construire cette série autour d’une chronologie simple, celle de notre République, depuis son centenaire en 1889. Nous avons ensuite cherché à découper ces cent vingt et quelques années en trois épisodes distincts, autour de périodes qui nous semblaient scander à la fois l’histoire des Français originaires des Antilles, de la Guyane et de la Réunion mais aussi ceux venus d’Afrique. Trois temps donc : celui de l’ère coloniale, celui des grands bouleversements de la décolonisation et des migrations et enfin celui des Français noirs nés sur le sol hexagonal.

e-Karbé – Outre les images d’archives, vous donnez la parole à plusieurs personnalités qui témoignent de leur statut de Noirs en France. Que ressort-il principalement de leur expérience ?
Juan Gélas – Plus de 30 témoins apparaissent au travers des trois films. Ils sont d’origines, de générations et de parcours très divers, ce qui nous apparaissait indispensable afin d’incarner la diversité et la complexité  des identités et des expériences que nous racontons ici. Il n’est donc pas question de les faire parler d’une seule voix. Tous, à un moment ou à un autre de leur vie, sont devenus des acteurs de cette grande histoire.  Madame Christianne Yandé Diop, la doyenne de notre film, a vécu de l’intérieur les combats de Présence Africaine et de ces intellectuels noirs qui ont réfléchit à la condition de l’Homme noir dès la fin des années 30. Jacob Desvarieux fait partie de cette première génération d’Antillais qui est arrivée en France hexagonale au début des grandes migrations organisées du Bumidom. Christiane Taubira a porté à bout de bras son projet de loi sur la traite pendant des années, dans l’indifférence quasi généralisée de la classe politique… Ce qui relie sans doute tous ces parcours très divers, c’est que tous ces hommes et ces femmes ont, à un moment ou à un autre de leur vie, été ramenés à leur couleur par le regard des autres, même s’ils ne se pensaient pas forcement eux-mêmes comme Noirs.

e-Karbé – Pascal Blanchard est avec vous l’autre auteur de la série documentaire. Historien spécialiste, notamment, du fait colonial et des immigrations, on imagine qu’il a joué un rôle important dans le projet. Pouvez-vous nous expliquer quels étaient vos rôles respectifs ?
Juan Gélas – Notre projet se situe à la croisée de la grande histoire et de l’histoire orale, donc pour moi la rencontre entre un historien et un documentariste était indispensable. Pascal Blanchard travaille depuis plus de 20 ans avec le groupe de recherche Achac sur les représentations et les imaginaires coloniaux et post-coloniaux, ainsi que sur les immigrations des « Suds » en France. Sa connaissance de l’histoire des présences afro-antillaises en France hexagonale est donc réelle et précise.  Pour ma part, je travaille depuis plus de 25 ans sur des documentaires où la parole est centrale et je crois profondément au rôle de « passeur» que peut avoir un réalisateur de documentaires. L’histoire que nous avons décidé de raconter s’incarne dans des parcours de vie bien réels de millions d’hommes et de femmes que l’on a trop souvent préféré ne pas écouter. Aujourd’hui, il est urgent que cette parole émerge. Notre collaboration a été riche, forte, l’histoire nous sans cesse ramenés à une discipline qui je l’espère nous a permis d’éviter les commentaires trop souvent basés sur l’idéologie et sur l’ignorance. Nous nous sommes beaucoup questionnés l’un l’autre tout au long de la production pour que nos récits soient justes, lucides et précis au niveau historique, tout en traitant le sujet avec toute la dignité qui lui est dû. J’espère que cela se ressent dans les films.

e-Karbé – Au terme de cette réalisation, quelles réalités recouvre la question d’être Noirs en France ? Pensez-vous que votre travail pourra participer à faire évoluer les mentalités (si besoin en était) ?
Juan Gélas – La question est large et compliquée et nous commençons à peine à nous en approcher, après trois heures de films qui racontent plus de 100 ans d’histoire, ce serait difficile de le résumer ici en quelques lignes ! Il est certain qu’être vu comme Noir en France aujourd’hui, c’est encore trop souvent être perçu comme un « autre » et cela vous expose encore et toujours à des expériences de discriminations, dans le logement, à l’embauche, dans vos rapports quotidiens avec la police, avec les institutions, dans la vie quotidienne. Ce combat pour l’égalité est loin d’être terminé mais je crois que c’est ensemble que nous devons le mener. J’espère qu’une chose se dégage clairement de notre projet : l’histoire des Noirs de France est une histoire de France, qui nous concerne tous. Enfin, ce qui est en train de changer, c’est qu’aujourd’hui la majorité des Noirs qui vivent en France sont Français et que les jeunes hommes et femmes nés sur le sol hexagonal construisent leur destin sur le sol de France, sans imaginer, pour la plupart, un retour au pays de leurs parents ou de leurs ancêtres. J’espère que ces trois films leur donneront à découvrir ou à redécouvrir la longue histoire des hommes et des femmes qui les ont précédés, leurs combats, leurs souffrances, mais aussi leurs conquêtes, et qu’ils trouveront dans cette histoire de l’inspiration et des outils pour construire l’avenir.

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