« Mémoires capillaires » au Musée d’Aquitaine : de l’intime au collectif, une mémoire à fleur de peau

Le 10 mai 2026, dans le cadre des Journées de la mémoire, le Musée d’Aquitaine accueille Mémoires capillaires, une après-midi dédiée à l’histoire intime, sociale et politique des cheveux crépus. Entre performance, lecture musicale et table ronde, l’événement propose d’explorer ce que les gestes capillaires racontent des identités et des héritages entre autres caribéens.

Au cœur de cette programmation de l’Institut des Afriques, l’autrice Estelle-Sarah Bulle lira des extraits de Histoire sentimentale de mes cheveux (éd. Bayard, 2025), un texte où le cheveu devient matière à récit, entre mémoire personnelle, parcours d’écriture et questionnements sociaux. Une présence centrale dans un événement qui entend faire dialoguer les expériences individuelles et une mémoire collective en construction.

Mémoires capillaires : du récit intime à la mémoire collective
L’événement part de la réalité que dans le cheveu afro, il y a bien plus qu’une question d’apparence. Avec Mémoires capillaires, le Musée d’Aquitaine propose d’en faire le point de départ d’une réflexion sensible et accessible : comment ce qui relève de l’intime devient-il un langage commun ?

Le programme lui-même esquisse une réponse. Une performance pour donner à voir le geste. Une lecture pour faire entendre le récit. Une table ronde pour partager et mettre en perspective justement intitulée : Crépu·e·s : identités, mémoires, résistances et résiliences capillaires. Trois temps, comme trois manières de faire circuler la mémoire. C’est dans cette circulation que se joue quelque chose de profondément caribéen : une manière de transmettre par fragments, par sensations, par héritages entremêlés, entre la Guadeloupe, la France hexagonale et d’autres territoires de la Caraïbe.

Estelle-Sarah Bulle : écrire depuis les « marges capillaires »
Avec Histoire sentimentale de mes cheveux, Estelle-Sarah Bulle propose bien plus qu’un récit autobiographique. Née d’un père guadeloupéen et d’une mère franco-belge, ayant grandi entre plusieurs territoires et imaginaires, elle y retrace un parcours fait de déplacements, de décalages et d’affirmation progressive.

Dans ce texte, elle pose une question simple en apparence : être métisse aux cheveux crépus est-il un atout pour devenir écrivaine en France ? Une question qui ouvre sur des enjeux plus larges, telles que les normes sociales, le regard porté sur les corps, le racisme ordinaire ou encore la construction de soi. Son écriture tisse ensemble souvenirs d’enfance, références culturelles et rencontres marquantes, de Maryse Condé à des lycéens en formation coiffure. Sous sa plume, le cheveu devient un point de départ pour écrire, raconter et faire émerger ce qui reste souvent entouré de silences.

C’est aussi ce contexte qu’elle évoque, lors d’une intervention sur Radio France, en revenant sur l’expression « marges capillaires de la société française » dont il est question dans Histoire sentimentale de mes cheveux : une formule qui dit à la fois l’invisibilisation et la persistance de certaines expériences. Des marges où se construisent pourtant des récits essentiels.

Daja do Rosario : le geste comme langage
En ouverture, la performance Rituel d’éveil de Daja do Rosario installe d’emblée une autre manière de raconter. Artiste franco-caribéenne et capverdienne, elle explore dans son travail les liens entre corps, mémoire et spiritualité. Ici, ce sont les gestes capillaires du quotidien qui deviennent matière artistique. Coiffer, tresser, toucher : autant d’actions souvent banales, mais qui, replacées dans l’espace du musée, prennent une dimension nouvelle. Elles deviennent méditation, introspection, transmission.

Sa pratique, qui mêle textile, photographie performative et sculpture en fibres végétales, s’inscrit dans une approche profondément ancrée dans le vivant. Elle fait écho à des traditions présentes dans de nombreuses cultures caribéennes, où le soin du cheveu est aussi un moment de lien, de parole et de mémoire. « Avec la complicité des Iliennes », cette performance ouvre un espace sensible où le corps devient archive, et où l’intime rejoint le collectif.

Des voix multiples pour une mémoire en partage
La table ronde Crépu·e·s : identités, mémoires, résistances et résiliences capillaires viendra prolonger ces expériences en réunissant plusieurs regards. Aux côtés d’Estelle-Sarah Bulle, Daja do Rosario, la réalisatrice Rachel Kwarteng (connue pour sa série documentaire consacrée aux cheveux afro), apportera une perspective ancrée dans l’image et les récits contemporains.

L’échange, animé par Ysiaka Anam, s’annonce comme un moment de mise en commun, où les trajectoires individuelles viendront dialoguer avec des enjeux plus larges : identité, transmission, réappropriation. À travers ces voix, c’est toute une mémoire en mouvement qui se dessine. Une mémoire faite de résistances mais aussi de créations, de récits et de gestes réinventés.

En filigrane, Mémoires capillaires rappelle combien les héritages, notamment de la Caraïbe, continuent de traverser les sociétés contemporaines. Entre la Guadeloupe, l’Europe et d’autres diasporas, les expériences se répondent, se transforment, se transmettent. Ce que propose cette après-midi, ce n’est pas seulement une réflexion mais bien une expérience : celle de voir, d’entendre et de ressentir comment une mémoire intime peut devenir collective.

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