De « La Jungla » à « Grande composition » : l’odyssée Lam à voir au MoMA

Jusqu’au 11 avril 2026, le MoMA de New York présente Wifredo Lam : Quand je ne dors pas, je rêve, première rétrospective d’envergure consacrée à l’artiste aux États-Unis.

Organisée par Christophe Cherix et Beverly Adams, avec Damasia Lacroze et Eva Caston, l’exposition Wifredo Lam : Quand je ne dors pas, je rêve rassemble plus de 130 œuvres couvrant les années 1920 à 1970. Des prêts majeurs, notamment de la succession Wifredo Lam à Paris, accompagnent ce parcours exceptionnel présenté jusqu’au mois d’avril au MoMA.

L’exposition qui se décline en peintures, en travaux monumentaux sur papier, en dessins collaboratifs, en livres illustrés, en estampes, en céramiques ou en archives, retrace l’itinéraire de Wilfredo Lam de son exil à son retour dans les Caraïbes après dix-huit ans à l’étranger, de son départ à 21 ans vers Madrid aux prises de conscience qui l’ont conduit à renouveler radicalement son projet artistique à travers les histoires afro-caribéennes.

L’exposition du MoMA s’ouvre sur ces années espagnoles et présente notamment La Guerra Civil (1937), première œuvre monumentale et explicitement politique de l’artiste sur papier, montrée pour la première fois aux États-Unis. L’exposition de déploie selon des thématiques choisies : Douleur de l’Espagne, La Marcheuse des îles, Femme-Cheval, Le Sombre Malembo, Cadavre exquis, Dieu du carrefour, Nativité, Grande Composition, etc. Lors du parcours de l’exposition, on retrouve Retour au pays natal, livre de l’auteur martiniquais Aimé Césaire illustré par le peintre cubain. L’amitié forte qui liait les deux figures caribéennes a aussi donné lieu à des collaborations intellectuelles.

En 1938, fuyant la guerre civile, Lam rejoint Paris où il rencontre Pablo Picasso et André Breton. Lorsque la capitale est occupée, il gagne Marseille et collabore avec les surréalistes en attente d’un passage vers l’exil. De cette période naissent les dessins pour Fata Morgana (1941) de Breton, ainsi que des cadavres exquis et dessins collectifs qui témoignent d’une pratique fondée sur l’échange et l’expérimentation.

Après près de vingt ans passés en Europe, Lam retourne à Cuba en 1941, via la Martinique où il rencontre Aimé Césaire, futur ami et collaborateur. Ce retour marque une transformation radicale de son œuvre. La rétrospective met en lumière cette période décisive, dominée par La Jungla (1942–43), entrée dans la collection du MoMA dès 1945. Dans cette composition dense et vibrante, le paysage caribéen se mêle aux figures hybrides et aux mémoires de l’esclavage et de l’engagisme. Autour de cette œuvre phare, des peintures comme Omi Obini (1943), Mofumbe (1943) ou Ogue Orisa (1943) traduisent l’intérêt de Lam pour les spiritualités afro-caribéennes et pour une représentation fluide de l’espace physique et spirituel. À la fin des années 1940, sa palette s’assombrit ; les formes s’équilibrent entre figuration et abstraction dans Bélial, empereur des mouches (1948) et surtout Grande composition (1949), œuvre ambitieuse sur papier kraft, présentée pour la première fois depuis plus de soixante ans aux États-Unis.

Après Cuba, une nouvelle métamorphose
En 1952, Lam retourne en Europe et s’installe notamment à Albissola Marina, en Italie. Son travail évolue vers une abstraction plus radicale, visible dans la série Brousse (1958), elle aussi exposée pour la première fois aux États-Unis. Au début des années 1960, il renouvelle son langage figuratif : des figures allongées et entremêlées apparaissent dans Les Invités (1966) et dans son ultime grand tableau, Les Abalochas dansent pour Dhambala, dieu de l’unité (1970).

Les dernières salles dévoilent une pratique toujours en mouvement : céramiques tardives, estampes, et collaborations avec des écrivains majeurs du XXe siècle. Parmi elles, des livres illustrés avec Édouard Glissant, ainsi que le portfolio Annonciation (1982), réalisé avec Aimé Césaire.

Pour Christophe Cherix, l’engagement de Lam à faire de sa peinture un « acte de décolonisation » a transformé durablement l’histoire de l’art moderne. Beverly Adams souligne combien les réalités auxquelles l’artiste fut confronté (colonialisme, racisme, exil, etc.) résonnent encore aujourd’hui.

En retraçant cette trajectoire entre Cuba, l’Europe et les Amériques, le MoMA remet en lumière un créateur qui n’a cessé de déplacer les frontières esthétiques et géographiques. Wifredo Lam y apparaît bien comme l’une des figures majeures d’un modernisme pluriel, façonné par la diaspora, l’expérimentation et le rêve, un rêve éveillé qui continue d’interroger notre présent.

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