À la galerie Perrotin, Kathia St. Hilaire déploie une œuvre où s’entrelacent histoire haïtienne, réalités migratoires et spiralisme. L’artiste donne corps aux traumatismes historiques et à leurs résonances contemporaines et intimes.
La galerie parisienne Perrotin accueille jusqu’au 7 mars 2026 The Vocal of the Chaotic Burst, première exposition personnelle en France de Kathia St. Hilaire. Née et élevée en Floride de parents haïtiens, l’artiste puise dans l’histoire d’Haïti et dans les pratiques culturelles caribéennes la matière première d’une œuvre où se croisent mémoire, politique, spiritualité et esthétique.
Ses créations résultent d’une technique innovante de gravure assemblant peinture, collage et tissage et explorent l’expérience passée et actuelle de la communauté haïtienne, et aussi plus largement latino-américaine. Tout un monde dans lequel elle a évolué et au sein duquel elle sonde les dimensions politique, spirituelle, coloniale ou encore esthétique. Le mouvement littéraire fondé par Frankétienne, le spiralisme, irrigue également sa démarche qui confère une poétique singulière pour penser le chaos du monde.
L’exposition se déploie comme une traversée de l’histoire marquée par la dictature, les migrations et les violences déshumanisantes. Les corps, au centre de la composition, y apparaissent exposés, contraints, emportés dans les désordres politiques et existentiels. L’artiste, à l’origine d’une technique de création novatrice, fait dialoguer ces récits au moyen des matériaux inattendus : linoléum, produits de beauté, billets de banque, tissus, etc. qui, assemblés en couches successives, servent à sculpter la complexité des mémoires. Une manière de donner à « traduire les palpitations du monde moderne », comme le suggère Frankétienne à propos du spiralisme.
Construite en quatre temps, l’exposition s’ouvre sur une évocation directe de l’histoire haïtienne. Jérémie Vespers I renvoie ainsi à la dictature de François Duvalier et à l’un de ses épisodes les plus sombres, les Vêpres Jérémiennes, au terme desquelles Marcel Numa et Louis Drouin furent exécutés. Kathia St. Hilaire y évoque la scène à travers le filtre du réalisme magique : elle « représente ici les deux rebelles survivants, attachés à des poteaux à Port-au-Prince et prêts à être exécutés. À travers le prisme du réalisme magique, l’artiste peint la scène de l’exécution. Sans représenter directement l’armée, le massacre ni aucune figure liée au régime de Duvalier, St. Hilaire évoque ces forces obscures et chaotiques, ainsi que l’incertitude de la vie sous une dictature ».
Cette transposition de l’histoire se prolonge dans l’évocation de l’exil et de ses trajectoires incertaines. Avec Guantánamo Bay, mais aussi Bato Espiral I et II, l’artiste fait surgir des embarcations surchargées, des corps en partance, pris dans un mouvement à la fois géographique et existentiel. Les drames du passé entrent alors en résonance avec l’actualité, comme un écho qui traverse les océans et les époques. Pour Kathia St. Hilaire, « la migration y est moins un voyage qu’une quête sans fin, où les corps forment une spirale vivante, poussés vers l’avant par l’espoir tout en demeurant hantés par le traumatisme historique et l’abandon politique ». L’« expérience migratoire » apparaît ainsi comme une constante, franchit les époques, rendant omniprésent le passé.
Dialogue avec Frankétienne
Le dialogue avec Frankétienne se poursuit explicitement à travers l’œuvre Raynand – Tonton Macoute, interprétation plastique d’un personnage issu de Mûr à crever (1968), ce qui inscrit ainsi la peinture de St. Hilaire dans la filiation littéraire et intellectuelle de Haïti.
Inspirée par l’exil, celui de ses parents, mais aussi des communautés qui l’entoure, vers les États-Unis, l’artiste tisse depuis ses premières expositions une œuvre nourrie à la fois par l’histoire d’Haïti, par ses figures emblématiques, par les récits transmis par sa mère et par l’influence des communautés caribéennes. Entre réalisme magique, innovations formelles et richesse des matériaux, Kathia St. Hilaire donne corps à des vies traversées par le tumulte et le chaos. Son travail met le spectateur face aux traumatismes du passé tout en le ramenant aux violences contemporaines notamment liées aux migrations, sans jamais renoncer à l’idée d’un mouvement, d’une énergie vitale et d’une dynamique de transformation sans cesse renouvelée.
The Vocal of the Chaotic Burst
Kathia St. Hilaire
Solo show
Perrotin Paris, 76 rue de Turenne, 75003 Paris