En ce Mois kréyol, l’Université des Antilles accueille du 26 au 30 octobre le XVIIe Colloque International des Études Créoles. Pendant cinq jours, les créoles y seront observés partout, là, où, et quand ils vivent : dans les livres, sur les étals, au tribunal ou dans l’assiette.
Le festival Mois Kréyol, porté par la compagnie Difé Kako de Chantal Loïal, fête cette année sa dixième édition, de l’Hexagone jusqu’à la Martinique, en passant par la Guyane, l’Amérique du nord et l’océan Indien. Le 28 octobre, la Journée internationale de la langue et de la culture créoles tombera en plein cœur d’un rendez-vous scientifique d’envergure : le XVIIe Colloque International des Études Créoles, accueilli à Schœlcher par la Faculté Jean Bernabé.
Près d’une centaine de communications sont au programme de l’événement qui rassemble des chercheurs de Port-au-Prince, de Pointe-à-Pitre, de Cayenne, de Port-d’Espagne ou de La Nouvelle-Orléans, mais aussi de l’océan Indien, d’Europe et d’Amérique du Nord. Le thème retenu, « Usages sociaux et économiques des créoles », invite à observer comment œuvre une langue dans les sociétés qui la parlent et la font évoluer : ce qu’elle transmet, ce qu’elle revendique, jusqu’à ce qu’elle vend.
Sous le signe de Jean Bernabé
Le colloque s’ouvrira le lundi 26 octobre sur un hommage à Jean Bernabé, linguiste martiniquais qui a donné son nom à la faculté hôte, mais surtout le fondateur du GEREC (Groupe d’études et de recherches en espace créolophone). C’est encore celui qui a ouvert la voie à l’entrée du créole à l’université, puis dans l’enseignement avec la création du CAPES de créole. En 1989, il signait avec Patrick Chamoiseau et Raphaël Confiant l’Éloge de la Créolité, manifeste dont les premiers mots continuent de résonner : « Ni Européens, ni Africains, ni Asiatiques, nous nous proclamons Créoles ». Ainsi, la nouvelle édition du colloque propose de suivre la vie du créole sur différents terrains et dans des pratiques diverses.
Au marché, la langue fait commerce
Sur les marchés haïtiens, « Ti cheri, vin wè » ne sert pas seulement à attirer ou à accueillir le chaland. Les universitaires Carter Charles et Guerlande Bien-Aimé y voient une véritable économie de la parole, où la séduction marchande devient aussi un levier de pouvoir pour les femmes. La nourriture elle-même se raconte en créole, comme le montrera Mick Robert Arisma (Université d’État d’Haïti) à partir de la cuisine de Port-au-Prince. Il en suit les circuits, des Madan Sara qui acheminent les denrées de l’arrière-pays jusqu’à l’aleken et à la fritay vendus dans la rue. Une histoire de saveurs et de plats qui raconte aussi une part de l’identité haïtienne.
La langue se monnaie aussi ailleurs dans la Caraïbe : dans la publicité martiniquaise, étudiée par Jean-David Bellonie, ou dans la mise en scène touristique du créole en Guadeloupe, thématique qui sera analysée par Kathy Rubio le 27 octobre dans une session placée sous la thématique Anthropologie, économie et politique.
Du commissariat au tribunal
Le créole est partout et Jean-Fabrice Ondo le confirmera en s’intéressant à sa place dans la police nationale en Guadeloupe. Mirna Bolus et Christelle Samson placeront quant à elles la question sous l’angle du monde de la justice en Guadeloupe avec « Fè lajistis palé kréyòl gwadloupéyen : pouki ? Pou fè kibiten ? ». Le journaliste Rodolf Étienne se penchera sur les sujets des médias et de l’école : le créole martiniquais sera examiné à travers sa présence sur les ondes et à l’écran, et à la lumière de la loi Molac, dont les impacts restent aujourd’hui encore discutés. Quant au créole guyanais, Inga Sabine montrera comment il trouve sa place parmi les nombreuses langues parlées en Guyane jusqu’aux pays frontaliers. Une vitalité ne se lit pas seulement dans les institutions : elle se lit, littéralement, en librairie grâce aux maisons d’édition.
En Martinique, l’édition en créole se diversifie et affirme ses ambitions, portée par des maisons comme Kéditions ou Caraïbéditions. Chiara Ardoino (University of London) et Viktor Rosner (Universität Wien) en ont fait leur terrain d’étude. Le pari de ces éditeurs : montrer que la langue peut porter un récit au long cours et raconter n’importe quelle expérience humaine, bien au-delà des frontières antillaises. Mais puisqu’écrire pour un public, c’est aussi composer, les deux chercheurs montrent comment auteurs et éditeurs naviguent entre le désir d’une langue riche et « authentique » et le besoin d’être lus et compris. Les traductions relancent en outre un vieux débat : jusqu’où les créoles à base française se comprennent-ils entre eux ?
Côté haïtien, le programme passe par l’œuvre de Dany Laferrière, celles d’Edwige Danticat et de Raoul Peck, et par la traduction littéraire et même philosophique.
Une langue qui chante et s’affiche
Au fil de la semaine, la musique et l’image occuperont une belle place dans les échanges. Le lundi, la plénière d’Apollinaire Anakesa sur la « créolitude musicale » des Antilles-Guyane donnera le ton. Le créole s’écoute aussi chez Zenglen, dont le titre « Kreyòl Nou Ye » fera l’objet d’une analyse. À Trinidad, on le suivra entre usages profanes et sacrés. Avec Marie-Ensie Paul, on retrouvera enfin l’art du double sens, qui court du fabliau médiéval aux musiques caribéennes. Pas besoin de tendre l’oreille pour autant : dans les rues de Guadeloupe, enseignes et affiches le proclament, comme le montrera Frédéric Anciaux : « Le créole s’affiche ! »
Graphie du guadeloupéen, dictionnaire des créoles comparés de Guadeloupe et de Martinique, enseignement du créole haïtien jusqu’à Princeton, intelligence artificielle générative en classe : le colloque regarde aussi vers l’avenir. Il n’oublie pas pour autant les archives, comme ce catéchisme en créole publié par l’abbé Goux en 1842. Les créoles de La Réunion, de Maurice et des Seychelles complètent le tableau, en offrant de précieux points de comparaison.
XVIIe Colloque International des Études Créoles
Usages sociaux et économiques des créoles
Du 26 au 30 octobre 2026
Université des Antilles, Faculté Jean Bernabé (Schœlcher) et INSPE de Fort-de-France