Jusqu’au 1er novembre 2026, l’Habitation Clément accueille plusieurs expositions, dont celles d’Ernest Breleur, de Catherine Théodose et de Roseman Robinot. Avec Mémoires articulées. L’enTTre-deux du douvan jou…, cette dernière présente un parcours de plus de quarante ans, marqué par une réflexion sur la mémoire, la transmission et le territoire.
À l’Habitation Clément, en Martinique, Roseman Robinot propose une exposition qui rassemble des œuvres réalisées de 1984 à aujourd’hui et revient sur les grandes questions qui traversent son travail : Mémoires articulées. L’enTTre-deux du douvan jou…, présentée jusqu’au 1er novembre 2026. Peinture, dessin, gravure, tissu, collage, sculpture ou installation : les techniques changent, les périodes se répondent et, surtout, ce qui demeure, c’est une attention portée aux traces et à ce qu’elles peuvent encore produire dans le présent.
Le titre donne une première indication et le catalogue de l’exposition permet d’en comprendre le sens. Le douvan jou, en créole, désigne ce moment qui précède le jour, lorsque la nuit n’est pas tout à fait terminée et que la lumière commence à apparaître. Roseman Robinot explique avoir pris l’habitude de travailler très tôt le matin ou très tard dans la soirée, jusqu’au « nouveau jour ». Le terme évoque ainsi un temps de transition, qui est aussi pour elle un moment privilégié de création. Quant à l’orthographe d’« enTTre », avec ses deux T, elle ajoute une autre dimension au titre : l’artiste parle ainsi d’un « écart poétique ». Cette graphie particulière suggère un espace entre deux états… L’entre-deux devient ainsi un endroit où quelque chose peut se transformer ou encore commencer à apparaître.
Des fils, des tissus, des traces… héritage de l’atelier familial
Pour comprendre cette démarche, il faut revenir à l’enfance de Roseman Robinot, à l’atelier de sa mère, Délice Robinot, modiste à Rivière-Salée. Elle y découvre les tissus, les fils, les aiguilles, les gestes du travail manuel. Elle y est aussi une « petite main », et cette première expérience n’est pas un simple souvenir biographique : elle constitue l’une des racines de son rapport à la matière. Dans cet univers où l’on assemble, reprend, répare et transforme, jeter n’est pas la solution : l’artiste y comprend qu’une étoffe peut être conservée, réutilisée et même prolongée autrement. Cette relation à la matière rejoint ce que l’artiste appelle la « culture du bricolage », notion qu’elle revendique. Il s’agit plutôt d’une manière de composer à partir de ce qui est disponible, de faire dialoguer des éléments venus d’histoires différentes et de construire sans effacer les traces de ce qui les précédait.
La mémoire prend alors une dimension très concrète. Elle n’est pas seulement celle des grands récits historiques, mais elle passe également par les gestes, les corps, les objets, les transmissions familiales et les expériences quotidiennes. Chez Roseman Robinot, le souvenir n’est pas conservé comme une pièce intacte : il est retravaillé par la création. C’est sans doute ce qui permet de comprendre la diversité des œuvres réunies à l’Habitation Clément. Les pièces anciennes et les productions plus récentes ne sont pas simplement alignées selon une chronologie. Elles permettent plutôt de suivre des transformations, des reprises, des déplacements. Au fil des années, certaines formes, certains gestes et certaines questions reviennent dans son travail, mais prennent chaque fois une autre direction artistique. L’exposition montre ainsi tout un cheminement.
La Guyane comme lieu de réflexion
Cette manière de penser la mémoire est indissociable du rapport de Roseman Robinot à la Guyane. Elle s’y installe en 1978 et vit aujourd’hui à Rémire-Montjoly. La forêt amazonienne, les paysages, les traces anciennes et les sites qui portent une dimension historique ou symbolique constituent depuis longtemps des points d’appui pour son travail. La Roche de la Crique Pavée, à Rémire-Montjoly, occupe à cet égard une place particulière. L’artiste y perçoit la représentation d’un corps sur une roche gravée, dans un ancien site cultuel. Cette rencontre avec le lieu nourrit une réflexion où le paysage n’est pas un simple environnement : « Quand je découvre la Roche de la Crique Pavée, l’une des roches gravées dites du Mahury, à Rémire-Montjoly où je vis, j’y vois la symbolique d’un corps, inscrit sur un site cultuel, orné d’une forme minérale dense, volumineuse, dynamique d’une mise en mouvement », raconte Roseman Robinot.
Et c’est là que la Guyane devient davantage qu’un territoire de résidence : elle devient un espace de pensée. Chez Roseman Robinot, le corps et le paysage peuvent se répondre. Les marques inscrites sur une surface peuvent rappeler une empreinte corporelle, les formes végétales conduire vers des représentations du corps, ou encore la matière elle-même suggérer des circulations entre l’humain et son environnement. Le catalogue de l’exposition souligne cette importance du passage entre ces différents registres…
La Guyane offre à l’artiste un terrain où plusieurs temps peuvent être envisagés simultanément : celui des présences humaines, celui des paysages, celui des traces anciennes et celui de l’expérience vécue. Une attention aux traces qui se retrouve dans son travail sur l’empreinte. À partir de la fin des années 1980, celle-ci devient un élément important de son langage plastique.
Ce qui pourrait sembler relever d’un geste répétitif devient alors une manière de travailler le temps. Une marque en recouvre une autre, une surface conserve quelque chose de ce qui l’a précédée, mais, surtout, la nouvelle intervention ne fait pas disparaître complètement l’ancienne. C’est peut-être ici que le titre Mémoires articulées prend tout son sens : ces mémoires peuvent coexister, se contredire ou juste se compléter. L’artiste travaille précisément dans cet espace où plusieurs histoires peuvent se rencontrer sans être obligées de se confondre. Son aspiration semble tournée vers la transformation : elle ne se contente pas de préserver une mémoire, mais cherche à lui permettre de continuer à vivre autrement.
Et pour revenir au titre de l’exposition, le douvan jou devient alors une métaphore particulièrement juste de cette démarche. Il ne désigne pas seulement l’heure à laquelle l’artiste travaille, mais plus largement un état où quelque chose est en train de changer, sans que l’on sache encore exactement quelle forme prendra la suite.
De l’invisible chez Ernest Breleur à l’immersion de Catherine Théodose
Cette question du passage trouve un autre écho, plus lointain, dans l’exposition consacrée à Ernest Breleur, Au-delà de la forme, formes de l’au-delà, également présentée jusqu’au 1er novembre. Le parcours revient sur quatre décennies de création et met notamment en avant deux séries récentes.
Chez Ernest Breleur, le questionnement se déplace vers la vie, la mort, le corps et ce qui échappe à la perception immédiate. Son œuvre traverse différents médiums et différentes périodes, mais reste habitée par une interrogation existentielle sur la fragilité de l’existence. Les formes qu’il construit ne cherchent pas simplement à représenter ce qui est visible : elles ouvrent vers ce qui se trouve derrière ou au-delà de cette apparence.
Après Roseman Robinot, le rapprochement est discret mais intéressant : là où elle travaille les traces laissées par le temps et les relations entre corps, territoire et mémoire, Breleur semble chercher ce qui subsiste lorsque la surface ne suffit plus.
Avec Contre vents et marées, Catherine Théodose propose une autre expérience encore. Son exposition est également visible jusqu’au 1er novembre. L’artiste y évoque le temps nécessaire à la construction de son parcours et parle de ses « traces métisses », issues, selon elle, des échanges et des contacts entre civilisations. Elle rapporte aussi les mots de Maryse Condé, qui associait son travail récent à un « patient et apaisant travail » et à la tendresse portée au « Pays Martinique ».
Une approche différente de celle de Roseman Robinot, mais une même importance accordée au temps, qui permet de rapprocher les deux artistes.
Revenir au douvan jou
Trois expositions, trois univers qui proposent des expériences très différentes : chez Roseman Robinot, la mémoire se transforme au contact des matières et des territoires ; chez Ernest Breleur, l’œuvre pousse le regard vers les questions de finitude et d’invisible, tandis que chez Catherine Théodose, la peinture invite à une relation plus lente et sensible avec la Martinique. Trois artistes à travers lesquels les façons de raconter et de regarder le monde diffèrent, mais où toujours les regards se déplacent.
Ces trois expositions proposent finalement des manières uniques de regarder ce qui nous entoure : la mémoire, les corps, les matières, les traces ou encore les territoires. Chacune suit son propre chemin, mais toutes laissent une place à ce qui peut encore apparaître, se transformer ou être regardé autrement. Et chez Roseman Robinot, cette idée prend la forme du douvan jou, ce moment entre la nuit et le jour. Un temps où rien n’est encore complètement arrêté et où une autre lumière peut apparaître.
Mémoires articulées. L’enTTre-deux du douvan jou…
Exposition de Roseman Robinot
Habitation Clément
Exposition jusqu’au 1er novembre 2026
Tous les jours de 9 h à 18 h 30
Activité gratuite, sans réservation